Le monde musulman?
Un empire hétérogène qui roulait presque exclusivement sur l'or

Le monde musulman n'a jamais formé d'empire à proprement parler. Il s'agissait plutôt d'un vaste ensemble de peuples aux cultures, aux religions et aux langues très diverses, rassemblés sous la domination musulmane. Laquelle ne fut pratiquement jamais unique non plus, le califat abbasside de Bagdad ayant donné naissance très tôt à quantité de dynasties régionales en concurrence entre elles. L'aire musulmane est donc un monde de synthèse à la manière de l'empire romain mais de dimensions beaucoup plus vastes: le mérite de l'islam a en effet été de créer, à partir d'éléments très disparates, une civilisation unique aux horizons commerciaux et économiques quasi universels pour l'époque, puisque les commerçants juifs, sur lesquels reposait le commerce achetaient et vendaient des biens de l'Afrique du Sud à la Scandinavie et de la Chine à Cordoue. L'extraordinaire épanouissement du monde musulman entre le VIIIe et le XIe siècles reposait en effet essentiellement sur le commerce. Grâce à l'afflux d'or du Soudan et des autres régions barbares ainsi qu'aux trésors sassanides acquis pendant la conquête, les califes purent créer une monnaie d'or (le dinar) et une monnaie d'argent (le dirham persan) qui permit d'irriguer le commerce d'un bout à l'autre du monde. D'autre part, grâce au trafic des esclaves, le monde musulman put acquérir une main d'oeuvre et des soldats a bon compte. Mais cette organisation du travail devait s'avérer problématique dès le XIe siècle, lorsque les progrès du christianisme empêchèrent les marchands vénitiens de vendre des esclaves slaves et que l'avance de l'islam interdit de réduire les Turcs convertis en esclavage.

Mais la fragilité économique du monde musulman tenait surtout au manque de ressources propres, notamment en bois, en métaux et en eau: les zones d'irrigation n'étaient pas indéfiniment extensibles, leur limitation a freiné la fourniture des bases végétariennes de l'alimentation orientale. Suspendue au maintien, à tout le moins, du réseau d'irrigation, à celui du réseau de routes, à l'afflux d'or, à l'essor des centres commerciaux et artisanaux urbains, la puissance économique de l'islam périclita dès que les conditions de large circulation ne furent plus remplies, c'est-à-dire aux XIe et XIIe siècles, sous l'effet des invasions: Turcs dans tout l'Orient, Hilaliens en Afrique du Nord, Almoravides en Espagne, Normands en Sicile, Croisés en Espagne et en Syrie, isolèrent entre eux les centres névralgiques du monde musulman (Maghreb, Égypte, Bagdad).

© Le Temps stratégique, No 20, Genève, printemps 1987. le.temps@edipresse.ch

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