{"id":309,"date":"2015-01-01T12:58:03","date_gmt":"2015-01-01T11:58:03","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/wp\/?page_id=309"},"modified":"2015-01-01T12:58:03","modified_gmt":"2015-01-01T11:58:03","slug":"le-son-de-la-cyberculture","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/archipress.org\/?page_id=309","title":{"rendered":"Le son de la cyberculture"},"content":{"rendered":"<h3 align=\"center\">Le son de la cyberculture<\/h3>\n<div align=\"center\"><strong>par Pierre L\u00e9vy<\/strong><\/div>\n<h3><\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"  wp-image-1191 alignleft\" src=\"https:\/\/archipress.org\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/41TEYMXP5KL1.jpg\" alt=\"Cyberculture, rapport au Conseil de l'Europe de Pierre L\u00e9vy\" width=\"147\" height=\"227\" \/>[extraits]<\/p>\n<p><strong>La mondialisation de la musique<\/strong><br \/>\nLa musique populaire d&#8217;aujourd&#8217;hui est \u00e0 la fois mondiale, \u00e9clectique et changeante,<br \/>\nsans syst\u00e8me unificateur. On y reconna\u00eet certains traits caract\u00e9ristiques de l&#8217;universel<br \/>\nsans totalit\u00e9. \u00c0 l&#8217;\u00e9chelle historique, cet \u00e9tat est fort r\u00e9cent. La premi\u00e8re \u00e9tape vers<br \/>\nune musique universelle sans totalisation a \u00e9t\u00e9 franchie gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;enregistrement<br \/>\nsonore et \u00e0 la diffusion radiophonique. Lorsque l&#8217;on \u00e9tudie les premiers catalogues<br \/>\nde disques, qui datent du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, on d\u00e9couvre un paysage musical bien<br \/>\nplus morcel\u00e9 et fig\u00e9 que celui qui nous est aujourd&#8217;hui familier. \u00c0 cette \u00e9poque, les<br \/>\ngens n&#8217;avaient pas l&#8217;oreille faite \u00e0 l&#8217;\u00e9coute de musiques venant de lointains horizons<br \/>\net voulaient entendre ce qu&#8217;ils avaient toujours connu. Chaque pays, voire chaque<br \/>\nr\u00e9gion ou micro-r\u00e9gion avait donc ses chanteurs, ses chansons dans son dialecte,<br \/>\nappr\u00e9ciait des airs et des instruments sp\u00e9cifiques. Quasiment tous les disques de<br \/>\nmusique populaire \u00e9taient enregistr\u00e9s par des musiciens locaux, pour un public local.<br \/>\nSeuls les disques enregistrant la musique savante de la tradition \u00e9crite occidentale<br \/>\nposs\u00e9d\u00e8rent d&#8217;embl\u00e9e un auditoire international.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s d&#8217;un si\u00e8cle plus tard, la situation a radicalement chang\u00e9 puisque la musique<br \/>\npopulaire enregistr\u00e9e est bien souvent &#8220;mondiale&#8221;. De plus, elle est en variation<br \/>\npermanente puisqu&#8217;elle ne cesse d&#8217;int\u00e9grer les apports de traditions locales originales<br \/>\nainsi que les expressions de nouveaux courants culturels et sociaux.<\/p>\n<p>Deux s\u00e9ries entrem\u00eal\u00e9es de mutations expliquent le passage d&#8217;un \u00e9tat \u00e0 l&#8217;autre du<br \/>\npaysage musical international : l&#8217;une fait intervenir les transformations g\u00e9n\u00e9rales de<br \/>\nl&#8217;\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9 (mondialisation, d\u00e9veloppement des voyages, extension<br \/>\nd&#8217;un style de vie urbain et suburbain international, mouvements culturels et sociaux<br \/>\nde la jeunesse, etc.) sur lequel nous n&#8217;insisterons pas ici ; l&#8217;autre concerne les<br \/>\nconditions \u00e9conomiques et technique de l&#8217;enregistrement, de la distribution et de<br \/>\nl&#8217;\u00e9coute de la musique.<\/p>\n<p>La diffusion des enregistrements provoqua sur la musique populaire des<br \/>\nph\u00e9nom\u00e8nes de standardisation comparables \u00e0 ceux de l&#8217;imprimerie sur les langues.<br \/>\nEn effet, au XVe si\u00e8cle, dans des pays comme la France, l&#8217;Angleterre ou l&#8217;Italie, il<br \/>\nexistait autant de &#8220;parlers&#8221; que de micro-r\u00e9gions rurales. Or un livre devait viser<br \/>\nun march\u00e9 suffisamment \u00e9tendu pour que son impression fut rentable. Comme on<br \/>\nimprimait des ouvrages en langue vernaculaire, et non plus seulement en latin, il<br \/>\nfallait choisir parmi les parlers locaux pour en extraire &#8220;la&#8221; langue nationale. Le<br \/>\ntoscan, le dialecte de touraine, l&#8217;anglais de la cour devinrent l&#8217;italien, le<br \/>\nfran\u00e7ais et l&#8217;anglais, rel\u00e9guant, avec l&#8217;aide des administrations royales, les<br \/>\nautres parlers au rang de patois. Dans sa traduction de la Bible, Luther amalgama<br \/>\ndiff\u00e9rents dialectes germaniques et contribua ainsi \u00e0 forger &#8220;la&#8221; langue allemande,<br \/>\nc&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;allemand \u00e9crit.<\/p>\n<p>Pour des raisons analogues, l&#8217;\u00e9volution des catalogues de disques de musique<br \/>\npopulaire depuis le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle montre qu&#8217;\u00e0 partir de la fragmentation<br \/>\ninitiale, il se cr\u00e9e progressivement des musiques nationales et internationales. Cette<br \/>\nmutation est particuli\u00e8rement sensible dans les pays non occidentaux, o\u00f9<br \/>\nl&#8217;urbanisation et l&#8217;influence culturelle d&#8217;un \u00c9tat central \u00e9taient encore relativement<br \/>\nlimit\u00e9es au d\u00e9but du si\u00e8cle. Le fait que la musique soit ind\u00e9pendante des langues (\u00e0<br \/>\nl&#8217;exception notable des paroles des chansons) a \u00e9videmment facilit\u00e9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne<br \/>\nde d\u00e9senclavement. Si l&#8217;\u00e9criture d\u00e9contextualise la musique, son enregistrement et sa<br \/>\nreproduction cr\u00e9ent progressivement un contexte sonore mondial&#8230; et les oreilles qui<br \/>\nlui correspondent.<\/p>\n<p>Tant que la qualit\u00e9 des enregistrements n&#8217;eut pas d\u00e9pass\u00e9 un certain seuil, la radio ne<br \/>\ndiffusa que des morceaux jou\u00e9s en directs. Lorsque les stations \u00e0 modulation de<br \/>\nfr\u00e9quence, qui ne se r\u00e9pandirent qu&#8217;apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale,<br \/>\ncommenc\u00e8rent \u00e0 diffuser des disques de bonne qualit\u00e9 sonore, le ph\u00e9nom\u00e8ne de la<br \/>\nmusique mondiale de masse prit son essor, avec notamment le rock et la pop dans<br \/>\nles ann\u00e9es soixante et soixante dix.<\/p>\n<p>On aurait pu imaginer que la mondialisation de la musique am\u00e8nerait une<br \/>\nhomog\u00e9n\u00e9isation d\u00e9finitive, une sorte d&#8217;entropie musicale o\u00f9 les styles, les traditions<br \/>\net les diff\u00e9rences finiraient par se fondre dans une m\u00eame bouillie uniforme. Or, si la<br \/>\n&#8220;soupe&#8221; est bien pr\u00e9sente, fort heureusement, la musique populaire du monde ne<br \/>\ns&#8217;y r\u00e9duit pas. Certaines zones du paysage musical, on pense notamment \u00e0 celles<br \/>\nqu&#8217;irrigue la circulation des cassettes dans le Tiers-monde, restent prot\u00e9g\u00e9es ou<br \/>\nd\u00e9connect\u00e9es du march\u00e9 international. La musique mondiale continue \u00e0 s&#8217;alimenter<br \/>\nde ces isolats imperceptibles mais tr\u00e8s vivants, des anciennes traditions locales, ainsi<br \/>\nque d&#8217;une cr\u00e9ativit\u00e9 po\u00e9tique et musicale intarissable et largement distribu\u00e9e. De<br \/>\nnouveaux genres, de nouveaux styles, de nouveaux sons apparaissent constamment,<br \/>\nrecr\u00e9ant les diff\u00e9rences de potentiels qui agitent l&#8217;espace musical plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>La dynamique de la musique populaire mondiale offre bien une image approch\u00e9e de<br \/>\nl&#8217;universel sans totalit\u00e9. Universel par la diffusion d&#8217;une musique et d&#8217;une \u00e9coute<br \/>\nplan\u00e9taire ; sans totalit\u00e9 puisque les styles mondiaux sont multiples, en voie de<br \/>\ntransformation et de renouvellement constants.<\/p>\n<p>Mais la figure exemplaire du nouvel universel n&#8217;appara\u00eet dans toute sa pr\u00e9cision<br \/>\nqu&#8217;avec la num\u00e9risation, et plus particuli\u00e8rement avec la musique techno : le son de<br \/>\nla cyberculture. Afin de bien saisir l&#8217;originalit\u00e9 de la musique techno, qui tient \u00e0 son<br \/>\nprocessus de cr\u00e9ation et de circulation, nous devons, de nouveau, faire un d\u00e9tour par<br \/>\nles modes ant\u00e9rieurs de transmission et de renouvellement de la musique.<\/p>\n<p><strong>Musique orale, \u00e9crite, enregistr\u00e9e<\/strong><br \/>\nDans les soci\u00e9t\u00e9s de culture orale, la musique se re\u00e7oit par \u00e9coute directe, se diffuse<br \/>\npar imitation, \u00e9volue par r\u00e9invention de th\u00e8mes et de genres imm\u00e9moriaux. La<br \/>\nplupart des airs n&#8217;ont pas d&#8217;auteurs identifi\u00e9s, ils appartiennent au &#8220;fond&#8221; de la<br \/>\ntradition. Certes, po\u00e8tes et musiciens sont capables d&#8217;inventer des chansons, et<br \/>\nm\u00eame de gagner en leur propre nom des prix ou des concours. Le r\u00f4le cr\u00e9ateur des<br \/>\nindividus n&#8217;est donc pas ignor\u00e9. Il reste que la figure du grand interpr\u00e8te, celui qui<br \/>\ntransmet une tradition en lui insufflant une vie nouvelle, est plus r\u00e9pandu dans les<br \/>\ncultures orales que celle du grand &#8220;compositeur&#8221;.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9criture de la musique autorise une nouvelle forme de transmission, non plus de<br \/>\ncorps \u00e0 corps, de l&#8217;oreille \u00e0 la bouche et de la main \u00e0 l&#8217;oreille, mais par le texte. Si<br \/>\nl&#8217;interpr\u00e9tation, c&#8217;est-\u00e0-dire l&#8217;actualisation sonore, continue \u00e0 faire l&#8217;objet d&#8217;une<br \/>\ninitiation, d&#8217;une imitation et d&#8217;une r\u00e9invention continue, la part \u00e9crite de la musique,<br \/>\nsa composition, est d\u00e9sormais fix\u00e9e, d\u00e9tach\u00e9e du contexte de la r\u00e9ception.<\/p>\n<p>Fond\u00e9 sur l&#8217;\u00e9criture et sur une combinatoire de sons aussi neutre que possible<br \/>\n(d\u00e9tach\u00e9e d&#8217;adh\u00e9rences magiques, religieuses ou cosmologiques), le syst\u00e8me<br \/>\nmusical occidental se pr\u00e9sente comme &#8220;universel&#8221; et il est d&#8217;ailleurs enseign\u00e9<br \/>\ncomme tel dans les conservatoires du monde entier.<\/p>\n<p>L&#8217;apparition d&#8217;une tradition \u00e9crite renforce la figure du compositeur qui signe une<br \/>\npartition et pr\u00e9tend \u00e0 l&#8217;originalit\u00e9. Plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 la d\u00e9rive insensible des genres et des<br \/>\nth\u00e8mes, typique de la temporalit\u00e9 orale, l&#8217;\u00e9criture conditionne une \u00e9volution<br \/>\nhistorique, o\u00f9 chaque innovation se d\u00e9tache nettement des formes pr\u00e9c\u00e9dentes.<br \/>\nChacun peut constater le caract\u00e8re intrins\u00e8quement historique de la tradition savante<br \/>\noccidentale : \u00e0 la simple \u00e9coute d&#8217;un morceau, il est possible de le dater<br \/>\napproximativement, m\u00eame si l&#8217;on n&#8217;en conna\u00eet pas l&#8217;auteur.<\/p>\n<p>Pour compl\u00e9ter cette \u00e9vocation des effets de la notation, soulignons le lien entre<br \/>\nl&#8217;\u00e9criture statique et ces trois figures culturelles : l&#8217;universalit\u00e9, l&#8217;histoire, l&#8217;auteur.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9criture avait not\u00e9 la musique de tradition orale, pour l&#8217;entra\u00eener dans un autre<br \/>\ncycle culturel. De m\u00eame, l&#8217;enregistrement fixe les styles d&#8217;interpr\u00e9tation de la<br \/>\nmusique \u00e9crite, en m\u00eame temps qu&#8217;il r\u00e8gle leur \u00e9volution. En effet, ce n&#8217;est plus<br \/>\nseulement la structure abstraite d&#8217;un morceau qui peut \u00eatre transmise et<br \/>\nd\u00e9contextualis\u00e9e, mais \u00e9galement son actualisation sonore. L&#8217;enregistrement prend<br \/>\nen charge \u00e0 sa mani\u00e8re l&#8217;archivage et la mise en histoire de musiques qui \u00e9taient<br \/>\nrest\u00e9es dans l&#8217;orbite de la tradition orale (ethnographie musicale). Enfin, certains<br \/>\ngenres musicaux, comme le jazz ou le rock n&#8217;existent aujourd&#8217;hui que par une<br \/>\nv\u00e9ritable &#8220;tradition d&#8217;enregistrement&#8221;.<\/p>\n<p>Vers la fin des ann\u00e9es soixante, le studio d&#8217;enregistrement multipiste devient le<br \/>\ngrand int\u00e9grateur, l&#8217;instrument principal de la cr\u00e9ation musicale. \u00c0 partir de cette<br \/>\n\u00e9poque, pour un nombre croissant de morceaux, la r\u00e9f\u00e9rence originale devient le<br \/>\ndisque enregistr\u00e9 en studio, que la performance en concert ne parvient pas toujours \u00e0<br \/>\nreproduire. Parmi les premiers exemples de cette situation paradoxale o\u00f9 l&#8217;original<br \/>\ndevient l&#8217;enregistrement, citons certaines chansons de l&#8217;album Sergent Pepper, des<br \/>\nBeatles, dont la complexit\u00e9 requiert des techniques de mixage impossibles \u00e0 mettre<br \/>\nen oeuvre en concert.<\/p>\n<p><strong>La musique techno<\/strong><br \/>\nComme en leur temps la notation et l&#8217;enregistrement, la num\u00e9risation instaure une<br \/>\nnouvelle pragmatique de la cr\u00e9ation et de l&#8217;\u00e9coute musicale. Je relevais plus haut que<br \/>\nle studio d&#8217;enregistrement \u00e9tait devenu le principal instrument, ou m\u00e9ta-instrument,<br \/>\nde la musique contemporaine. Or l&#8217;un des premiers effets de la num\u00e9risation est de<br \/>\nmettre le studio \u00e0 port\u00e9e de la bourse individuelle de n&#8217;importe quel musicien. Parmi<br \/>\nles principales fonctions du studio num\u00e9rique pilot\u00e9 par un simple ordinateur<br \/>\npersonnel, citons le s\u00e9quenceur pour l&#8217;aide \u00e0 la composition, l&#8217;\u00e9chantillonneur pour<br \/>\nla num\u00e9risation du son, les logiciels de mixage et d&#8217;arrangement du son num\u00e9ris\u00e9 et<br \/>\nle synth\u00e9tiseur qui produit du son \u00e0 partir d&#8217;instructions ou de codes num\u00e9riques.<br \/>\nAjoutons que la norme MIDI (Musical instrument digital interface), permet \u00e0 une<br \/>\ns\u00e9quence d&#8217;instructions musicales produite dans un studio num\u00e9rique quelconque de<br \/>\nse &#8220;jouer&#8221; sur n&#8217;importe quel synth\u00e9tiseur de la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Les musiciens peuvent dor\u00e9navant contr\u00f4ler personnellement l&#8217;ensemble de la cha\u00eene<br \/>\nde production de la musique et mettre \u00e9ventuellement sur le R\u00e9seau les produits de<br \/>\nleur cr\u00e9ativit\u00e9 sans passer par les interm\u00e9diaires qu&#8217;avaient introduits les r\u00e9gimes de<br \/>\nla notation et de l&#8217;enregistrement (\u00e9diteurs, interpr\u00e8tes, grands studios). En un sens,<br \/>\non retourne ainsi \u00e0 la simplicit\u00e9 et \u00e0 l&#8217;appropriation personnelle de la production<br \/>\nmusicale qui \u00e9tait le propre de la tradition orale.<\/p>\n<p>Quoique la reprise d&#8217;autonomie du musicien soit un \u00e9l\u00e9ment important de la nouvelle<br \/>\n\u00e9cologie de la musique, c&#8217;est surtout dans la dynamique de cr\u00e9ation et d&#8217;\u00e9coute<br \/>\ncollective que les effets de la num\u00e9risation sont les plus originaux.<\/p>\n<p>Il est de plus en plus fr\u00e9quent que des musiciens produisent leur musique \u00e0 partir de<br \/>\nl&#8217;\u00e9chantillonnage (sampling en anglais) et du r\u00e9arrangement de sons, voire de<br \/>\nmorceaux entiers, pr\u00e9lev\u00e9s sur le stock des enregistrements disponibles. Ces<br \/>\nmusiques faites \u00e0 partir d&#8217;\u00e9chantillonnages peuvent elles-m\u00eame faire \u00e0 leur tour<br \/>\nl&#8217;objet de nouveaux \u00e9chantillonnages, de mixages et de transformations diverses de<br \/>\nla part d&#8217;autres musiciens, et ainsi de suite. Cette pratique est particuli\u00e8rement<br \/>\nr\u00e9pandue parmi les divers courants de la musique techno. \u00c0 titre d&#8217;exemple, le genre<br \/>\nJungle ne pratique que l&#8217;\u00e9chantillonnage, l&#8217;Acid jazz est produit \u00e0 partir du sampling<br \/>\nde vieux morceaux de jazz enregistr\u00e9s, etc.<\/p>\n<p>La musique techno a invent\u00e9 une nouvelle modalit\u00e9 de la tradition, c&#8217;est-\u00e0-dire une<br \/>\nfa\u00e7on originale de tisser le lien culturel. Ce n&#8217;est plus, comme dans la tradition orale<br \/>\nou d&#8217;enregistrement, une r\u00e9p\u00e9tition ou une inspiration \u00e0 partir d&#8217;une \u00e9coute. Ce n&#8217;est<br \/>\npas non plus, comme dans la tradition \u00e9crite, le rapport d&#8217;interpr\u00e9tation qui se tisse<br \/>\nentre la partition et son ex\u00e9cution, ni la relation de r\u00e9f\u00e9rence, de progression et<br \/>\nd&#8217;invention comp\u00e9titive qui se noue entre compositeurs. Dans la techno, chaque<br \/>\nacteur du collectif de cr\u00e9ation pr\u00e9l\u00e8ve de la mati\u00e8re sonore sur un flux en circulation<br \/>\ndans un vaste r\u00e9seau technosocial. Cette mati\u00e8re est m\u00e9lang\u00e9e, arrang\u00e9e,<br \/>\ntransform\u00e9e, puis r\u00e9inject\u00e9e sous forme de pi\u00e8ce &#8220;originale&#8221; au flot de musique<br \/>\nnum\u00e9rique en circulation. Ainsi, chaque musicien ou groupe de musiciens<br \/>\nfonctionne comme un op\u00e9rateur sur un flux en transformation permanente dans un<br \/>\nr\u00e9seau cyclique de coop\u00e9rateurs. Jamais, comme dans ce type de tradition<br \/>\nnum\u00e9rique, les cr\u00e9ateurs n&#8217;ont \u00e9t\u00e9 en relation aussi intime les uns avec les autres<br \/>\npuisque le lien est trac\u00e9 par la circulation du mat\u00e9riau musical et sonore lui-m\u00eame, et<br \/>\nnon seulement par l&#8217;\u00e9coute, l&#8217;imitation ou l&#8217;interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>L&#8217;enregistrement a cess\u00e9 de constituer le but ou la r\u00e9f\u00e9rence musicale ultime. Il n&#8217;est<br \/>\nplus que la trace \u00e9ph\u00e9m\u00e8re (destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre \u00e9chantillonn\u00e9e, d\u00e9form\u00e9e, m\u00e9lang\u00e9e),<br \/>\nd&#8217;un acte particulier au sein d&#8217;un processus collectif. Je ne veux pas dire que<br \/>\nl&#8217;enregistrement n&#8217;a plus aucune importance, ni que les musiciens techno sont<br \/>\ntotalement indiff\u00e9rents au fait que leurs productions fassent r\u00e9f\u00e9rence. Je veux<br \/>\nseulement souligner qu&#8217;il est plus important de &#8220;faire \u00e9v\u00e9nement&#8221; dans le circuit<br \/>\n(par exemple au cours d&#8217;une rave party) que d&#8217;ajouter un item m\u00e9morable aux<br \/>\narchives de la musique.<\/p>\n<p>La cyberculture est fractale. Chacun de ses sous-ensembles laisse appara\u00eetre une<br \/>\nforme semblable \u00e0 celle de sa configuration globale. On peut retrouver dans la<br \/>\nmusique techno les trois principes du mouvement social de la cyberculture d\u00e9gag\u00e9s<br \/>\nplus haut.<\/p>\n<p>L&#8217;interconnexion est \u00e9vidente par la standardisation technique (norme MIDI),<br \/>\nl&#8217;usage de l&#8217;Internet, mais aussi par le flux continu de mati\u00e8re sonore qui circule<br \/>\nentre les musiciens et la possibilit\u00e9 de num\u00e9riser et de traiter n&#8217;importe quel morceau<br \/>\n(interconnexion virtuelle). Notons bien que cette circulation dans un r\u00e9seau<br \/>\nd&#8217;\u00e9chantillonnage r\u00e9cursif ou chaque op\u00e9rateur nodal contribue \u00e0 produire le tout est<br \/>\nvaloris\u00e9 pour lui-m\u00eame ; c&#8217;est a priori une &#8220;bonne forme&#8221;.<\/p>\n<p>La musique techno s&#8217;accorde avec le principe de communaut\u00e9 virtuelle puisque les<br \/>\n\u00e9v\u00e9nements musicaux sont souvent produits au cours de rave parties et prennent<br \/>\nsens dans des communaut\u00e9s plus ou moins \u00e9ph\u00e9m\u00e8res de musiciens ou de<br \/>\ndisc-jockeys.<\/p>\n<p>Enfin, quand un musicien offre une oeuvre finie \u00e0 la communaut\u00e9, il ajoute en m\u00eame<br \/>\ntemps au stock \u00e0 partir duquel les autres vont travailler. Chacun est donc \u00e0 la fois<br \/>\nproducteur de mati\u00e8re premi\u00e8re, transformateur, auteur, interpr\u00e8te et auditeur dans<br \/>\nun circuit instable et auto-organis\u00e9 de cr\u00e9ation coop\u00e9rative et d&#8217;appr\u00e9ciation<br \/>\nconcurrente. Ce processus d&#8217;intelligence collective musicale s&#8217;\u00e9tend constamment et<br \/>\nint\u00e8gre progressivement l&#8217;ensemble du patrimoine musical enregistr\u00e9.<\/p>\n<p>La musique techno et, en g\u00e9n\u00e9ral, la musique \u00e0 mati\u00e8re premi\u00e8re num\u00e9rique,<br \/>\nillustrent la singuli\u00e8re figure de l&#8217;universel sans totalit\u00e9. L&#8217;universalit\u00e9 r\u00e9sulte certes<br \/>\nde la compatibilit\u00e9 ou de l&#8217;interop\u00e9rabilit\u00e9 technique et de la facilit\u00e9 de circulation des<br \/>\nsons dans le cyberespace. Mais l&#8217;universalit\u00e9 de la musique num\u00e9rique prolonge<br \/>\naussi la mondialisation musicale favoris\u00e9e par l&#8217;industrie du disque et la radio \u00e0<br \/>\nmodulation de fr\u00e9quence. Toutes sortes de musiques ethniques, religieuses,<br \/>\nclassiques ou autres sont \u00e9chantillonn\u00e9es, arrach\u00e9es \u00e0 leur situation d&#8217;origine,<br \/>\nmix\u00e9es, transform\u00e9es et finalement offertes \u00e0 une \u00e9coute engag\u00e9e dans un<br \/>\napprentissage permanent. Le genre Transe global underground, par exemple,<br \/>\nparticipe intens\u00e9ment au processus en cours d&#8217;universalisation du contenu par<br \/>\ncontact et m\u00e9lange. Il int\u00e8gre des musiques tribales ou liturgiques \u00e0 des sons<br \/>\n\u00e9lectroniques, voire &#8220;industriels&#8221;, sur des rythmes planants ou fr\u00e9n\u00e9tiques qui<br \/>\nvisent \u00e0 provoquer des effets de transe. Contrairement \u00e0 ce qui fut un moment la<br \/>\nvocation de la musique savante occidentale \u00e0 base \u00e9crite, le nouvel universel musical<br \/>\nn&#8217;instaure pas le m\u00eame syst\u00e8me partout : il r\u00e9pand un universel par contact,<br \/>\ntransversal, \u00e9clectique, constamment mutant. Un flux musical en transformation<br \/>\nconstante invente progressivement l&#8217;espace qu&#8217;il \u00e9tend. Ce flux est \u00e9galement<br \/>\nuniversel dans la mesure o\u00f9, suivant l&#8217;avanc\u00e9e de la num\u00e9risation, il s&#8217;alimente<br \/>\ndu &#8220;tout&#8221; ouvert de la musique, de la plus moderne \u00e0 la plus archa\u00efque.<\/p>\n<p>Et cet universel se passe effectivement de totalisation puisqu&#8217;il ne repose sur aucun<br \/>\nsyst\u00e8me particulier d&#8217;\u00e9criture ou de combinatoire des sons. Les deux principaux<br \/>\nmodes de cl\u00f4ture de la musique que sont la composition et l&#8217;enregistrement, n&#8217;ont<br \/>\ncertes pas disparu, mais ils apparaissent nettement secondaires eu \u00e9gard au<br \/>\nprocessus r\u00e9cursif et continu de l&#8217;\u00e9chantillonnage et du r\u00e9arrangement au sein d&#8217;un<br \/>\nflux continu de mati\u00e8re sonore.<\/p>\n<p>Nous retrouvons avec la musique techno la formule dynamique qui d\u00e9finit<br \/>\nl&#8217;essence de la cyberculture : plus c&#8217;est universel, moins c&#8217;est totalisable.<\/p>\n<p>Extraits de <em>Cyberculture, rapport au Conseil de l&#8217;Europe<\/em> de Pierre L\u00e9vy. Paris, Odile Jacob, 1998.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le son de la cyberculture par Pierre L\u00e9vy [extraits] La mondialisation de la musique La musique populaire d&#8217;aujourd&#8217;hui est \u00e0 la fois mondiale, \u00e9clectique et changeante, sans syst\u00e8me unificateur. On y reconna\u00eet certains traits caract\u00e9ristiques de l&#8217;universel sans totalit\u00e9. \u00c0 l&#8217;\u00e9chelle historique, cet \u00e9tat est fort r\u00e9cent. La premi\u00e8re \u00e9tape\u2026 <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/archipress.org\/?page_id=309\">Lire plus \/ Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1191,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-309","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/309","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=309"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/309\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=309"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}