{"id":317,"date":"2015-01-01T13:09:43","date_gmt":"2015-01-01T12:09:43","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/wp\/?page_id=317"},"modified":"2015-01-01T13:09:43","modified_gmt":"2015-01-01T12:09:43","slug":"luniversel-sans-totalite","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/archipress.org\/?page_id=317","title":{"rendered":"L&#8217;universel sans totalit\u00e9"},"content":{"rendered":"<h3 align=\"center\">L&#8217;universel sans totalit\u00e9<\/h3>\n<div align=\"center\"><strong>par Pierre L\u00e9vy<\/strong><\/div>\n<h3><\/h3>\n<p>[extraits]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"  wp-image-1191 alignleft\" src=\"https:\/\/archipress.org\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/41TEYMXP5KL1.jpg\" alt=\"Cyberculture, rapport au Conseil de l'Europe de Pierre L\u00e9vy\" width=\"141\" height=\"218\" \/>L&#8217;\u00e9criture et l&#8217;universel totalisant<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour bien comprendre la mutation contemporaine, il faut passer par un retour r\u00e9flexif<br \/>\nsur la premi\u00e8re grande transformation dans l&#8217;\u00e9cologie des m\u00e9dias : le passage des<br \/>\ncultures orales aux cultures de l&#8217;\u00e9criture. L&#8217;\u00e9mergence du cyberespace aura<br \/>\nprobablement a m\u00eame d\u00e9j\u00e0 aujourd&#8217;hui sur la pragmatique des communications<br \/>\nun effet aussi radical que l&#8217;eut en son temps l&#8217;invention de l&#8217;\u00e9criture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les soci\u00e9t\u00e9s orales, les messages linguistiques \u00e9taient toujours re\u00e7us dans le<br \/>\ntemps et le lieu o\u00f9 ils \u00e9taient \u00e9mis. \u00c9metteurs et r\u00e9cepteurs partageaient une identique<br \/>\nsituation et, la plupart du temps, un semblable univers de signification. Les acteurs<br \/>\nde la communication plongeaient dans le m\u00eame bain s\u00e9mantique, dans le m\u00eame<br \/>\ncontexte, dans le m\u00eame flux vivant d&#8217;interaction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;\u00e9criture a ouvert un espace de communication inconnu des soci\u00e9t\u00e9s orales, dans<br \/>\nlequel il devenait possible de prendre connaissance de messages produits par des<br \/>\npersonnes situ\u00e9es \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres, ou mortes depuis des si\u00e8cles, ou bien<br \/>\ns&#8217;exprimant depuis d&#8217;\u00e9normes distances culturelles ou sociales. D\u00e9sormais, les<br \/>\nacteurs de la communication ne partageaient plus n\u00e9cessairement la m\u00eame situation,<br \/>\nils n&#8217;\u00e9taient plus en interaction directe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Subsistant hors de leurs conditions d&#8217;\u00e9mission et de r\u00e9ception, les messages \u00e9crits se<br \/>\ntiennent &#8220;hors contexte&#8221;. Cet &#8220;hors contexte&#8221; qui ne rel\u00e8ve d&#8217;abord que de<br \/>\nl&#8217;\u00e9cologie des m\u00e9dias et de la pragmatique de la communication a \u00e9t\u00e9 l\u00e9gitim\u00e9,<br \/>\nsublim\u00e9, int\u00e9rioris\u00e9 par la culture. Il deviendra le noyau d&#8217;une certaine rationalit\u00e9 et<br \/>\nm\u00e8nera finalement \u00e0 la notion d&#8217;universalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est difficile de comprendre un message quand il est s\u00e9par\u00e9 de son contexte vivant<br \/>\nde production. C&#8217;est pourquoi, du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9ception, on inventa les arts de<br \/>\nl&#8217;interpr\u00e9tation, de la traduction, toute une technologie linguistique (grammaires,<br \/>\ndictionnaires&#8230;). Du c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;\u00e9mission, on s&#8217;effor\u00e7a de composer des messages qui<br \/>\nsoient capables de circuler partout, ind\u00e9pendants de leurs conditions de production,<br \/>\nqui contiennent autant que possible en eux-m\u00eames leurs cl\u00e9s d&#8217;interpr\u00e9tation, ou leur<br \/>\n&#8220;raison&#8221;. \u00c0 cet effort pratique correspond l&#8217;Id\u00e9e de l&#8217;Universel. En principe, il<br \/>\nn&#8217;est pas besoin de faire appel \u00e0 un t\u00e9moignage vivant, \u00e0 une autorit\u00e9 ext\u00e9rieure, \u00e0<br \/>\ndes habitudes ou \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments d&#8217;un environnement culturel particulier pour<br \/>\ncomprendre et admettre les propositions \u00e9nonc\u00e9es dans Les \u00c9l\u00e9ments d&#8217;Euclide. Ce<br \/>\ntexte comprend en lui-m\u00eame les d\u00e9finitions et les axiomes \u00e0 partir desquels d\u00e9coulent<br \/>\nn\u00e9cessairement les th\u00e9or\u00e8mes. Les \u00c9l\u00e9ments sont un des meilleurs exemples du type<br \/>\nde message autosuffisant, auto-explicatif, enveloppant ses propres raisons, qui serait<br \/>\nsans pertinence dans une soci\u00e9t\u00e9 orale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La philosophie et la science classiques, chacune \u00e0 leur mani\u00e8re, visent l&#8217;universalit\u00e9.<br \/>\nNous faisons l&#8217;hypoth\u00e8se que c&#8217;est parce qu&#8217;elles ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9es du<br \/>\ndispositif de communication instaur\u00e9 par l&#8217;\u00e9crit. Les religions &#8220;universelles&#8221; (et je<br \/>\nne parle pas seulement des monoth\u00e9ismes : pensons au Bouddhisme) sont toutes<br \/>\nfond\u00e9es sur des textes. Si je veux me convertir \u00e0 l&#8217;Islam, je peux le faire \u00e0 Paris, \u00e0<br \/>\nNew-York ou \u00e0 la Mecque. Mais si je veux pratiquer la religion Bororo (\u00e0 supposer<br \/>\nque ce projet ait un sens) je n&#8217;ai pas d&#8217;autre solution que d&#8217;aller vivre avec les<br \/>\nBororos. Les rites, mythes, croyances et modes de vie Bororo ne sont pas<br \/>\n&#8220;universels&#8221; mais contextuels ou locaux. Ils ne reposent en aucune mani\u00e8re sur<br \/>\nun rapport aux textes \u00e9crits. Ce constat n&#8217;implique \u00e9videmment aucun jugement de<br \/>\nvaleur ethnocentrique : un mythe Bororo appartient au patrimoine de l&#8217;humanit\u00e9 et<br \/>\npeut virtuellement \u00e9mouvoir n&#8217;importe quel \u00eatre pensant. Par ailleurs, des religions<br \/>\nparticularistes ont aussi leurs textes : l&#8217;\u00e9criture ne d\u00e9termine pas automatiquement<br \/>\nl&#8217;universel, elle le conditionne (pas d&#8217;universalit\u00e9 sans \u00e9criture).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme les textes scientifiques ou philosophiques qui sont cens\u00e9s rendre raison<br \/>\nd&#8217;eux-m\u00eames, contenir leurs propres fondements et porter avec eux leurs conditions<br \/>\nd&#8217;interpr\u00e9tation, les grands textes des religions universalistes enveloppent par<br \/>\nconstruction la source de leur autorit\u00e9. En effet, l&#8217;origine de la v\u00e9rit\u00e9 religieuse est la<br \/>\nr\u00e9v\u00e9lation. Or la Thora, les \u00c9vangiles, le Coran, sont la r\u00e9v\u00e9lation elle-m\u00eame ou le<br \/>\nr\u00e9cit authentique de la r\u00e9v\u00e9lation. Le discours ne se place plus sur le fil d&#8217;une<br \/>\ntradition qui tient son autorit\u00e9 du pass\u00e9, des anc\u00eatres ou de l&#8217;\u00e9vidence partag\u00e9e d&#8217;une<br \/>\nculture. Le texte seul (la r\u00e9v\u00e9lation) fonde la v\u00e9rit\u00e9, \u00e9chappant ainsi \u00e0 tout contexte<br \/>\nconditionnant. Gr\u00e2ce au r\u00e9gime de v\u00e9rit\u00e9 qui s&#8217;appuie sur un texte r\u00e9v\u00e9lation, les<br \/>\nreligions du livre se lib\u00e8rent de la d\u00e9pendance \u00e0 un milieu particulier et deviennent<br \/>\nuniverselles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notons au passage que &#8220;l&#8217;auteur&#8221; (typique des cultures \u00e9crites) est, \u00e0 l&#8217;origine, la<br \/>\nsource de l&#8217;autorit\u00e9, tandis que &#8220;l&#8217;interpr\u00e8te&#8221; (figure centrale des traditions orales)<br \/>\nne fait qu&#8217;actualiser ou moduler une autorit\u00e9 qui vient d&#8217;ailleurs. Gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;\u00e9criture,<br \/>\nles auteurs, d\u00e9miurgiques, inventent l&#8217;autoposition du vrai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l&#8217;universel fond\u00e9 par l&#8217;\u00e9criture, ce qui doit se maintenir inchang\u00e9 par<br \/>\ninterpr\u00e9tations, traductions, translations, diffusions, conservations, c&#8217;est le sens. La<br \/>\nsignification du message doit \u00eatre la m\u00eame ici et l\u00e0, aujourd&#8217;hui et nagu\u00e8re. Cet<br \/>\nuniversel est indissociable d&#8217;une vis\u00e9e de cl\u00f4ture s\u00e9mantique. Son effort de<br \/>\ntotalisation lutte contre la pluralit\u00e9 ouverte des contextes travers\u00e9s par les messages,<br \/>\ncontre la diversit\u00e9 des communaut\u00e9s qui les font circuler. De l&#8217;invention de l&#8217;\u00e9criture<br \/>\ns&#8217;ensuivent les exigences tr\u00e8s sp\u00e9ciales de la d\u00e9contextualisation des discours.<br \/>\nDepuis cet \u00e9v\u00e9nement, la ma\u00eetrise englobante de la signification, la pr\u00e9tention au<br \/>\n&#8220;tout&#8221;, la tentative d&#8217;instaurer en chaque lieu le m\u00eame sens (ou, pour la science, la<br \/>\nm\u00eame exactitude) est pour nous associ\u00e9 \u00e0 l&#8217;universel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>M\u00e9dias de masse et totalit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les m\u00e9dias de masse : presse, radio, cin\u00e9ma, t\u00e9l\u00e9vision, tout au moins dans leur<br \/>\nconfiguration classique, poursuivent la lign\u00e9e culturelle de l&#8217;universel totalisant<br \/>\niniti\u00e9e par l&#8217;\u00e9crit. Comme le message m\u00e9diatique sera lu, \u00e9cout\u00e9, regard\u00e9 par des<br \/>\nmilliers ou des millions de personnes dispers\u00e9es, on le compose de telle sorte qu&#8217;il<br \/>\nrencontre le &#8220;commun d\u00e9nominateur&#8221; mental de ses destinataires. Il vise les<br \/>\nr\u00e9cepteurs au minimum de leur capacit\u00e9 interpr\u00e9tative. Ce n&#8217;est pas ici le lieu de<br \/>\nd\u00e9velopper tout ce qui distingue les effets culturels des m\u00e9dias \u00e9lectroniques de ceux<br \/>\nde l&#8217;imprimerie. Je veux seulement souligner ici une similitude. Circulant dans un<br \/>\nespace priv\u00e9 d&#8217;interaction, le message m\u00e9diatique ne peut exploiter le contexte<br \/>\nparticulier o\u00f9 plonge le r\u00e9cepteur, il n\u00e9glige sa singularit\u00e9, ses adh\u00e9rences sociales,<br \/>\nsa micro-culture, son moment et sa situation sp\u00e9ciale. C&#8217;est ce dispositif \u00e0 la fois<br \/>\nr\u00e9ducteur et conqu\u00e9rant qui fabrique le &#8220;public&#8221; indiff\u00e9renci\u00e9, la &#8220;masse&#8221; des<br \/>\nm\u00e9dias de masse. Universalisants par vocation, les m\u00e9dias totalisent mollement sur<br \/>\nl&#8217;attracteur \u00e9motionnel et cognitif le plus bas, pour le &#8220;spectacle&#8221; contemporain,<br \/>\nou , de mani\u00e8re beaucoup plus violente, sur la propagande du parti unique, pour les<br \/>\ntotalitarismes classiques du XXe si\u00e8cle : fascisme, nazisme et stalisnisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, les m\u00e9dias \u00e9lectroniques portent une deuxi\u00e8me tendance, compl\u00e9mentaire<br \/>\nde la premi\u00e8re. La d\u00e9contextualisation que nous venons d&#8217;\u00e9voquer instaure<br \/>\nparadoxalement un autre contexte, holistique, quasi tribal, mais \u00e0 plus grande \u00e9chelle<br \/>\nque dans les soci\u00e9t\u00e9s orales. La t\u00e9l\u00e9vision, en interaction avec les autres m\u00e9dias, fait<br \/>\nsurgir un plan d&#8217;existence \u00e9motionnel qui r\u00e9unit les membres de la soci\u00e9t\u00e9 dans une<br \/>\nsorte de macro-contexte fluctuant, sans m\u00e9moire, en \u00e9volution rapide. Cela se<br \/>\nper\u00e7oit notamment dans les ph\u00e9nom\u00e8nes de &#8220;direct&#8221; et en g\u00e9n\u00e9ral lorsque<br \/>\n&#8220;l&#8217;actualit\u00e9&#8221; se fait br\u00fblante. Il faut reconna\u00eetre \u00e0 McLuhan d&#8217;avoir le premier<br \/>\nd\u00e9crit ce caract\u00e8re des soci\u00e9t\u00e9s m\u00e9diatiques. La principale diff\u00e9rence entre le contexte<br \/>\nm\u00e9diatique et le contexte oral est que les t\u00e9l\u00e9spectateurs, s&#8217;ils sont impliqu\u00e9s<br \/>\n\u00e9motionnellement dans la sph\u00e8re du spectacle ne peuvent jamais l&#8217;\u00eatre pratiquement.<br \/>\nPar construction, sur le plan d&#8217;existence m\u00e9diatique, ils ne sont jamais acteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La v\u00e9ritable rupture avec la pragmatique de la communication instaur\u00e9e par l&#8217;\u00e9criture<br \/>\nne peut se faire jour avec la radio ou la t\u00e9l\u00e9vision, car ces instruments de diffusion<br \/>\nmassive ne permettent ni de v\u00e9ritable r\u00e9ciprocit\u00e9, ni d&#8217;interactions transversales entre<br \/>\nparticipants. Le contexte global instaur\u00e9 par les m\u00e9dias, au lieu d&#8217;\u00e9merger des<br \/>\ninteractions vivantes d&#8217;une ou plusieurs communaut\u00e9s, se tient hors de port\u00e9e de<br \/>\nceux qui n&#8217;en consomment que la r\u00e9ception passive, isol\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Complexit\u00e9 des modes de totalisation<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nombre de formes culturelles d\u00e9riv\u00e9es de l&#8217;\u00e9criture ont vocation \u00e0 l&#8217;universalit\u00e9,<br \/>\nmais chacune totalise sur un attracteur diff\u00e9rent : les religions universelles sur le<br \/>\nsens, la philosophie (y compris la philosophie politique) sur la raison, la science sur<br \/>\nl&#8217;exactitude reproductible (les faits), les m\u00e9dias sur une captation dans un spectacle<br \/>\nsid\u00e9rant baptis\u00e9e &#8220;communication&#8221;. Dans tous les cas la totalisation s&#8217;op\u00e8re sur<br \/>\nl&#8217;identit\u00e9 de la signification. Chacune \u00e0 leur mani\u00e8re, ces machines culturelles tentent<br \/>\nde rejouer, sur le plan de r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;elles inventent, une mani\u00e8re de co\u00efncidence avec<br \/>\neux-m\u00eames des collectifs qu&#8217;ils rassemblent. L&#8217;universel? Une sorte d&#8217;ici et<br \/>\nmaintenant virtuel de l&#8217;humanit\u00e9. Or, quoiqu&#8217;elles aboutissent \u00e0 une r\u00e9union par un<br \/>\naspect de leur action, ces machines \u00e0 produire de l&#8217;universel d\u00e9composent par<br \/>\nailleurs une multitude de micro-totalit\u00e9s contextuelles : paganismes, opinions,<br \/>\ntraditions, savoirs empiriques, transmissions communautaires et artisanales. Et ces<br \/>\ndestructions de local sont elles-m\u00eames imparfaites, ambigu\u00ebs, car les produits des<br \/>\nmachines universelles sont en retour presque toujours phagocyt\u00e9s, relocalis\u00e9s,<br \/>\nm\u00e9lang\u00e9s aux particularismes qu&#8217;ils voudraient transcender. Quoique l&#8217;universel et la<br \/>\ntotalisation (la totalisation, c&#8217;est-\u00e0-dire la cl\u00f4ture s\u00e9mantique, l&#8217;unit\u00e9 de la raison, la<br \/>\nr\u00e9duction au commun d\u00e9nominateur, etc.) aient depuis toujours partie li\u00e9e, leur<br \/>\nconjonction rec\u00e8le de fortes tensions, de douloureuses contradictions que la nouvelle<br \/>\n\u00e9cologie des m\u00e9dias polaris\u00e9e par le cyberespace permettra peut-\u00eatre de d\u00e9nouer. Un<br \/>\ntel d\u00e9nouement, soulignons-le avec force, n&#8217;est en aucune mani\u00e8re garanti ni<br \/>\nautomatique. L&#8217;\u00e9cologie des techniques de communication propose, les acteurs<br \/>\nhumains disposent. Ce sont eux qui d\u00e9cident en dernier ressort, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ou<br \/>\ndans la semi-inconscience des effets collectifs, de l&#8217;univers culturel qu&#8217;ils<br \/>\nconstruisent ensemble. Encore faut-il qu&#8217;ils aient aper\u00e7u la possibilit\u00e9 de nouveaux<br \/>\nchoix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La cyberculture ou l&#8217;universel sans totalit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, l&#8217;\u00e9v\u00e9nement culturel majeur annonc\u00e9 par l&#8217;\u00e9mergence du cyberespace est le<br \/>\nd\u00e9brayage entre ces deux op\u00e9rateurs sociaux ou machines abstraites (bien plus que<br \/>\ndes concepts!) que sont l&#8217;universalit\u00e9 et la totalisation. La cause en est simple : le<br \/>\ncyberespace dissout la pragmatique de communication qui, depuis l&#8217;invention de<br \/>\nl&#8217;\u00e9criture, avait conjoint l&#8217;universel et la totalit\u00e9. Il nous ram\u00e8ne, en effet, \u00e0 la<br \/>\nsituation d&#8217;avant l&#8217;\u00e9criture mais \u00e0 une autre \u00e9chelle et sur une autre orbite dans la<br \/>\nmesure o\u00f9 l&#8217;interconnexion et le dynamisme en temps r\u00e9el des m\u00e9moires en ligne fait<br \/>\nde nouveau partager le m\u00eame contexte, le m\u00eame immense hypertexte vivant aux<br \/>\npartenaires de la communication. Quel que soit le message abord\u00e9, il est connect\u00e9 \u00e0<br \/>\nd&#8217;autres messages, \u00e0 des commentaires, \u00e0 des gloses en \u00e9volution constante, aux<br \/>\npersonnes qui s&#8217;y int\u00e9ressent, aux forums o\u00f9 l&#8217;on en d\u00e9bat ici et maintenant.<br \/>\nN&#8217;importe quel texte est le fragment qui s&#8217;ignore peut-\u00eatre de l&#8217;hypertexte mouvant<br \/>\nqui l&#8217;enveloppe, le connecte \u00e0 d&#8217;autres textes et sert de m\u00e9diateur ou de milieu \u00e0 une<br \/>\ncommunication r\u00e9ciproque, interactive, ininterrompue. Sous le r\u00e9gime classique de<br \/>\nl&#8217;\u00e9criture, le lecteur est condamn\u00e9 \u00e0 r\u00e9actualiser le contexte \u00e0 grands frais, ou bien \u00e0<br \/>\ns&#8217;en remettre au travail des \u00c9glises, des institutions ou des \u00c9coles, acharn\u00e9es \u00e0<br \/>\nressusciter et boucler le sens. Or aujourd&#8217;hui, techniquement, du fait de l&#8217;imminente<br \/>\nmise en r\u00e9seau de toutes les machines de la plan\u00e8te, il n&#8217;y a quasiment plus de<br \/>\nmessages &#8220;hors contexte&#8221;, s\u00e9par\u00e9s d&#8217;une communaut\u00e9 active. Virtuellement, tous<br \/>\nles messages sont plong\u00e9s dans un bain communicationnel grouillant de vie, incluant<br \/>\nles personnes elles-m\u00eames, dont le cyberespace appara\u00eet progressivement comme le<br \/>\ncoeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Poste, le T\u00e9l\u00e9phone, la Presse, l&#8217;\u00c9dition, les Radios, les innombrables cha\u00eenes de<br \/>\nT\u00e9l\u00e9vision forment d\u00e9sormais la frange imparfaite, les appendices partiels et tous<br \/>\ndiff\u00e9rents d&#8217;un espace d&#8217;interconnexion ouvert, anim\u00e9 de communications<br \/>\ntransversales, chaotique, tourbillonnant, fractal, m\u00fb par des processus magmatiques<br \/>\nd&#8217;intelligence collective. Certes, on ne se baigne jamais deux fois dans le m\u00eame<br \/>\nfleuve informationnel, mais la densit\u00e9 des liens et la rapidit\u00e9 des circulations sont<br \/>\ntelles que les acteurs de la communication n&#8217;ont plus de difficult\u00e9 majeure \u00e0 partager<br \/>\nle m\u00eame contexte, m\u00eame si cette situation est quelque peu glissante, floue et souvent<br \/>\nbrouill\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;interconnexion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, utopie minimale et moteur primaire de la croissance de<br \/>\nl&#8217;Internet, \u00e9merge comme une forme nouvelle de l&#8217;universel. Attention! Le<br \/>\nprocessus en cours d&#8217;interconnexion mondiale r\u00e9alise bel et bien une forme de<br \/>\nl&#8217;universel, mais ce n&#8217;est pas la m\u00eame qu&#8217;avec l&#8217;\u00e9criture statique. Ici, l&#8217;universel ne<br \/>\ns&#8217;articule plus sur la cl\u00f4ture s\u00e9mantique appel\u00e9e par la d\u00e9contextualisation, tout au<br \/>\ncontraire. Cet universel ne totalise plus par le sens, il relie par le contact, par<br \/>\nl&#8217;interaction g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&#8217;universel n&#8217;est pas le plan\u00e9taire<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On dira peut-\u00eatre qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas l\u00e0 proprement de l&#8217;universel mais du plan\u00e9taire,<br \/>\ndu fait g\u00e9ographique brut de l&#8217;extension des r\u00e9seaux de transport mat\u00e9riel et<br \/>\ninformationnel, du constat technique de la croissance exponentielle du cyberespace.<br \/>\nPire encore, sous couvert d&#8217;universel, n&#8217;est-il pas seulement question du pur et<br \/>\nsimple &#8220;global&#8221;, celui de la &#8220;globalisation&#8221; de l&#8217;\u00e9conomie ou des march\u00e9s<br \/>\nfinanciers? Certes, ce nouvel universel contient une forte dose de global et de<br \/>\nplan\u00e9taire, mais il ne s&#8217;y limite pas. L&#8217; universel par &#8220;contact&#8221; est encore de<br \/>\nl&#8217;universel, au sens le plus profond, parce qu&#8217;il est indissociable de l&#8217;id\u00e9e<br \/>\nd&#8217;humanit\u00e9. M\u00eame les plus farouches contempteurs du cyberespace rendent<br \/>\nhommage \u00e0 cette dimension lorsqu&#8217;ils regrettent, \u00e0 juste titre, que le plus grand<br \/>\nnombre en soit exclu ou que l&#8217;Afrique n&#8217;y ait aucune part. Que r\u00e9v\u00e8le la<br \/>\nrevendication de &#8220;l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 tous&#8221; ? Elle montre que la participation \u00e0 cet espace qui<br \/>\nrelie chaque \u00eatre humain \u00e0 n&#8217;importe quel autre, qui peut faire communiquer les<br \/>\ncommunaut\u00e9s entre elles et avec elles-m\u00eames, qui supprime les monopoles de<br \/>\ndiffusion et autorise chacun \u00e0 \u00e9mettre pour qui est concern\u00e9 ou int\u00e9ress\u00e9, cette<br \/>\nrevendication r\u00e9v\u00e8le, dis-je, que la participation \u00e0 cet espace rel\u00e8ve d&#8217;un droit, et que<br \/>\nsa construction s&#8217;apparente \u00e0 une sorte d&#8217;imp\u00e9ratif moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En somme, le cyberespace donne forme \u00e0 une nouvelle esp\u00e8ce d&#8217;universel :<br \/>\nl&#8217;universel sans totalit\u00e9. Et, r\u00e9p\u00e9tons-le, c&#8217;est encore d&#8217;universel qu&#8217;il s&#8217;agit,<br \/>\naccompagn\u00e9 de toutes les r\u00e9sonances que l&#8217;on voudra avec la philosophie des<br \/>\nlumi\u00e8res, parce qu&#8217;il entretient un profond rapport avec l&#8217;id\u00e9e d&#8217;humanit\u00e9. En effet,<br \/>\nle cyberespace n&#8217;engendre pas une culture de l&#8217;universel parce qu&#8217;il est partout en<br \/>\nfait, mais parce que sa forme ou son id\u00e9e implique en droit l&#8217;ensemble des \u00eatres<br \/>\nhumains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Plus c&#8217;est universel, moins c&#8217;est totalisable<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par l&#8217;interm\u00e9diaire des ordinateurs et des r\u00e9seaux, les gens les plus divers peuvent<br \/>\nentrer en contact, se tenir la main tout autour du monde. Plut\u00f4t que de se construire<br \/>\nsur l&#8217;identit\u00e9 du sens, le nouvel universel s&#8217;\u00e9prouve par immersion. Nous sommes<br \/>\ntous dans le m\u00eame bain, dans le m\u00eame d\u00e9luge de communication. Il n&#8217;est donc plus<br \/>\nquestion de cl\u00f4ture s\u00e9mantique ou de totalisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une nouvelle \u00e9cologie des m\u00e9dias s&#8217;organise autour de l&#8217;extension du cyberespace.<br \/>\nNous pouvons maintenant \u00e9noncer son paradoxe central : plus c&#8217;est universel<br \/>\n(\u00e9tendu, interconnect\u00e9, interactif), moins c&#8217;est totalisable. Chaque connexion<br \/>\nsuppl\u00e9mentaire ajoute encore de l&#8217;h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, de nouvelles sources d&#8217;information, de<br \/>\nnouvelles lignes de fuites, si bien que le sens global est de moins en moins lisible,<br \/>\nde plus en plus difficile \u00e0 circonscrire, \u00e0 clore, \u00e0 ma\u00eetriser. Cet universel donne acc\u00e8s<br \/>\n\u00e0 une jouissance du mondial, \u00e0 l&#8217;intelligence collective en acte de l&#8217;esp\u00e8ce. Il nous<br \/>\nfait participer plus intens\u00e9ment \u00e0 l&#8217;humanit\u00e9 vivante, mais sans que cela soit<br \/>\ncontradictoire, au contraire, avec la multiplication des singularit\u00e9s et la mont\u00e9e du<br \/>\nd\u00e9sordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De nouveau : plus se concr\u00e9tise ou s&#8217;actualise le nouvel universel et moins il est<br \/>\ntotalisable. On est tent\u00e9 de dire qu&#8217;il s&#8217;agit enfin du v\u00e9ritable universel, parce qu&#8217;il ne<br \/>\nse confond plus avec du local gonfl\u00e9 ou avec l&#8217;exportation forc\u00e9e des produits d&#8217;une<br \/>\nculture particuli\u00e8re. Anarchie? D\u00e9sordre? Non. Ces mots ne refl\u00e8tent que la nostalgie<br \/>\nde la cl\u00f4ture. Accepter de perdre une certaine forme de ma\u00eetrise, c&#8217;est se donner une<br \/>\nchance de rencontrer le r\u00e9el. Le cyberespace n&#8217;est pas d\u00e9sordonn\u00e9, il exprime la<br \/>\ndiversit\u00e9 de l&#8217;humain. Qu&#8217;il faille inventer les cartes et les instruments de navigation<br \/>\nde ce nouvel oc\u00e9an, voil\u00e0 ce dont chacun peut convenir. Mais il n&#8217;est pas n\u00e9cessaire<br \/>\nde figer, de structurer a priori, de b\u00e9tonner un paysage par nature fluide et vari\u00e9 :<br \/>\nune excessive volont\u00e9 de ma\u00eetrise ne conduirait, comme souvent, qu&#8217;\u00e0 l&#8217;aveuglement<br \/>\net \u00e0 la destruction. Les tentatives de fermeture deviennent pratiquement impossibles<br \/>\nou trop \u00e9videmment abusives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi inventer un &#8220;universel sans totalit\u00e9&#8221; quand nous disposons d\u00e9j\u00e0 du riche<br \/>\nconcept de postmodernit\u00e9? C&#8217;est qu&#8217;il ne s&#8217;agit justement pas de la m\u00eame chose. La<br \/>\nphilosophie postmoderne a bien d\u00e9crit l&#8217;\u00e9clatement de la totalisation. En trois mots,<br \/>\net pour reprendre l&#8217;expression bien venue de Lyotard : la fin des grands r\u00e9cits. La<br \/>\nmultiplicit\u00e9 et l&#8217;enchev\u00eatrement radical des \u00e9poques, des points de vue et des<br \/>\nl\u00e9gitimit\u00e9s, trait distinctif du postmoderne, est d&#8217;ailleurs nettement accentu\u00e9e et<br \/>\nencourag\u00e9e dans le cyberespace. Mais la philosophie postmoderne a confondu<br \/>\nl&#8217;universel et la totalisation. Son erreur fut de jeter le b\u00e9b\u00e9 de l&#8217;universel avec l&#8217;eau<br \/>\nsale de la totalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&#8217;est-ce que l&#8217;universel ? C&#8217;est la pr\u00e9sence (virtuelle) \u00e0 soi-m\u00eame de l&#8217;humanit\u00e9.<br \/>\nQuant \u00e0 la totalit\u00e9, on peut la d\u00e9finir comme le rassemblement stabilis\u00e9 du sens d&#8217;une<br \/>\npluralit\u00e9 (discours, situation, ensemble d&#8217;\u00e9v\u00e9nements, syst\u00e8me, etc.). Cette identit\u00e9<br \/>\nglobale peut se boucler \u00e0 l&#8217;horizon d&#8217;un processus complexe, r\u00e9sulter du<br \/>\nd\u00e9s\u00e9quilibre dynamique de la vie, \u00e9merger des oscillations et contradictions de la<br \/>\npens\u00e9e. Mais quelle que soit la complexit\u00e9 de ses modalit\u00e9s, la totalit\u00e9 reste encore<br \/>\nsous l&#8217;horizon du m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or la cyberculture montre pr\u00e9cis\u00e9ment qu&#8217;il existe une autre mani\u00e8re d&#8217;instaurer une<br \/>\npr\u00e9sence virtuelle \u00e0 soi de l&#8217;humanit\u00e9 (l&#8217;universel) que par une identit\u00e9 du sens (la<br \/>\ntotalit\u00e9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Extraits de <em>Cyberculture, rapport au Conseil de l&#8217;Europe<\/em> de Pierre L\u00e9vy. Paris, Odile Jacob, 1998.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;universel sans totalit\u00e9 par Pierre L\u00e9vy [extraits] L&#8217;\u00e9criture et l&#8217;universel totalisant Pour bien comprendre la mutation contemporaine, il faut passer par un retour r\u00e9flexif sur la premi\u00e8re grande transformation dans l&#8217;\u00e9cologie des m\u00e9dias : le passage des cultures orales aux cultures de l&#8217;\u00e9criture. L&#8217;\u00e9mergence du cyberespace aura probablement a m\u00eame\u2026 <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/archipress.org\/?page_id=317\">Lire plus \/ Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1191,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-317","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/317","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=317"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/317\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=317"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}