{"id":307,"date":"2015-01-01T12:56:17","date_gmt":"2015-01-01T11:56:17","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/wp\/?page_id=307"},"modified":"2026-05-14T20:53:51","modified_gmt":"2026-05-14T19:53:51","slug":"la-cyberculture-ou-la-tradition-simultanee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archipress.org\/?p=307","title":{"rendered":"La cyberculture ou la tradition simultan\u00e9e"},"content":{"rendered":"<h3 align=\"center\" id=\"mcetoc_1jnklsh370\">La cyberculture ou la tradition simultan\u00e9e<\/h3>\n<div align=\"center\"><strong>par Pierre L\u00e9vy<\/strong><\/div>\n<h3 id=\"mcetoc_1jnklsh371\"><\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-1191 alignleft\" src=\"https:\/\/archipress.org\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/41TEYMXP5KL1.jpg\" alt=\"Cyberculture, rapport au Conseil de l'Europe de Pierre L\u00e9vy\" width=\"147\" height=\"227\" \/>[extraits]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;universel abrite l&#8217;ici et maintenant de l&#8217;esp\u00e8ce, son point de rencontre, un ici et maintenant paradoxal, sans lieu ni temps clairement assignable. Par exemple, une religion universelle est cens\u00e9e s&#8217;adresser \u00e0 tous les hommes et les r\u00e9unit virtuellement dans sa r\u00e9v\u00e9lation, son eschatologie, ses valeurs. De m\u00eame, la science est cens\u00e9e exprimer (et valoir pour) le progr\u00e8s intellectuel de l&#8217;ensemble des humains sans exclusive. Les savants sont les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de l&#8217;esp\u00e8ce et les triomphes de la connaissance exacte sont ceux de l&#8217;humanit\u00e9 dans son ensemble. De m\u00eame, l&#8217;horizon d&#8217;un cyberespace que nous r\u00e9putons universaliste est d&#8217;interconnecter tous les bip\u00e8des parlants et de les faire participer \u00e0 l&#8217;intelligence collective de l&#8217;esp\u00e8ce au sein d&#8217;un milieu ubiquitaire. De mani\u00e8re compl\u00e8tement diff\u00e9rente, la science, les religions universelles ouvrent des lieux virtuels o\u00f9 l&#8217;humanit\u00e9 se rencontre elle-m\u00eame. Quoique remplissant une fonction analogue, le cyberespace r\u00e9unit les gens de mani\u00e8re beaucoup moins &#8220;virtuelle&#8221; que la science ou les grandes religions. L&#8217;activit\u00e9 scientifique implique chacun et s&#8217;adresse \u00e0 tous par l&#8217;interm\u00e9diaire d&#8217;un sujet transcendantal de la connaissance, auquel participe chaque membre de l&#8217;esp\u00e8ce. La religion rassemble par la transcendance. En revanche, pour son op\u00e9ration de mise en pr\u00e9sence de l&#8217;humain \u00e0 lui-m\u00eame, le cyberespace met en oeuvre une technologie r\u00e9elle, immanente, \u00e0 port\u00e9e de main.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&#8217;est-ce, maintenant, que la totalit\u00e9? Il s&#8217;agit, dans mon langage, de l&#8217;unit\u00e9 stabilis\u00e9e du sens d&#8217;une diversit\u00e9. Que cette unit\u00e9 ou cette identit\u00e9 soit organique, dialectique ou complexe plut\u00f4t que simple ou m\u00e9canique ne change rien \u00e0 l&#8217;affaire : il s&#8217;agit toujours de totalit\u00e9, c&#8217;est-\u00e0-dire d&#8217;une cl\u00f4ture s\u00e9mantique englobante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, la cyberculture invente une autre mani\u00e8re de faire advenir la pr\u00e9sence virtuelle \u00e0 soi-m\u00eame de l&#8217;humain qu&#8217;en imposant une unit\u00e9 du sens. Telle est la principale th\u00e8se que j&#8217;ai d\u00e9fendue ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eu \u00e9gard aux cat\u00e9gories que je viens d&#8217;exposer, on peut distinguer trois grandes \u00e9tapes de l&#8217;histoire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; celle des petites soci\u00e9t\u00e9s closes, de culture orale, qui vivaient une totalit\u00e9<br \/>\nsans universel,<br \/>\n&#8211; celle des soci\u00e9t\u00e9s &#8220;civilis\u00e9es&#8221;, imp\u00e9riales, usant de l&#8217;\u00e9criture, qui ont fait surgir un universel totalisant, &#8211; celle enfin de la cyberculture, correspondant \u00e0 la mondialisation concr\u00e8te des soci\u00e9t\u00e9s, qui invente un universel sans totalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soulignons que les \u00e9tapes deux et trois ne font pas dispara\u00eetre celles qui les pr\u00e9c\u00e8dent : elles les relativisent en ajoutant une dimension suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une premi\u00e8re \u00e9poque, donc, l&#8217;humanit\u00e9 se compose d&#8217;une multitude de totalit\u00e9s culturelles dynamiques ou de &#8220;traditions&#8221;, mentalement ferm\u00e9es sur elles-m\u00eames, ce qui n&#8217;emp\u00eache \u00e9videmment ni les rencontres ni les influences. Les &#8220;hommes&#8221; par excellence sont les membres de la tribu. Rares sont les propositions des cultures archa\u00efques cens\u00e9es concerner tous les \u00eatres humains sans exception. Ni les lois (pas de &#8220;droits de l&#8217;homme&#8221;), ni les dieux (pas de religions universelles), ni les connaissances (pas de proc\u00e9dures d&#8217;exp\u00e9rimentation ou de raisonnements reproductibles partout), ni les techniques (pas de r\u00e9seaux ni de standards mondiaux) ne sont universels par construction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, sur le plan des oeuvres, comme nous l&#8217;avons vu, les auteurs \u00e9taient rares. Mais la cl\u00f4ture du sens \u00e9tait assur\u00e9e par une transcendance, par l&#8217;exemple et la d\u00e9cision des anc\u00eatres, par une tradition. Certes, l&#8217;enregistrement faisait d\u00e9faut. Mais la transmission cyclique de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration garantissait la p\u00e9rennit\u00e9 dans le temps. Les capacit\u00e9s de la m\u00e9moire humaine limitaient cependant la taille du tr\u00e9sor culturel aux souvenirs et savoirs d&#8217;un groupe de vieillards. Totalit\u00e9s vivantes, mais totalit\u00e9s closes, sans universel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une seconde \u00e9poque, &#8220;civilis\u00e9e&#8221;, les conditions de communication instaur\u00e9es par l&#8217;\u00e9criture am\u00e8nent \u00e0 la d\u00e9couverte pratique de l&#8217;universalit\u00e9. L&#8217;\u00e9crit, puis l&#8217;imprim\u00e9, portent une possibilit\u00e9 d&#8217;extension ind\u00e9finie de la m\u00e9moire sociale. L&#8217;ouverture universaliste s&#8217;effectue \u00e0 la fois dans le temps et l&#8217;espace. L&#8217;universel totalisant traduit l&#8217;inflation des signes et la fixation du sens, la conqu\u00eate des territoires et la suj\u00e9tion des hommes. Le premier universel est imp\u00e9rial, \u00e9tatique. Il s&#8217;impose par dessus la diversit\u00e9 des cultures. Il tend \u00e0 creuser une couche de l&#8217;\u00eatre partout et toujours identique, pr\u00e9tendument ind\u00e9pendante de nous (comme l&#8217;univers construit par la science) ou attach\u00e9e \u00e0 telle d\u00e9finition abstraite (les droits de l&#8217;homme). Oui, notre esp\u00e8ce existe d\u00e9sormais en tant que telle. Elle se rencontre et communie au sein d&#8217;\u00e9tranges espaces virtuels : la r\u00e9v\u00e9lation, la fin des temps, la raison, la science, le droit&#8230; De l&#8217;\u00c9tat aux religions du livre, des religions aux r\u00e9seaux concrets de la technoscience, l&#8217;universalit\u00e9 s&#8217;affirme et prend corps, mais presque toujours par la totalisation, l&#8217;extension et le maintien d&#8217;un sens unique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or la cyberculture, troisi\u00e8me \u00e9tape de l&#8217;\u00e9volution, maintien l&#8217;universalit\u00e9 tout en dissolvant la totalit\u00e9. Elle correspond au moment o\u00f9 notre esp\u00e8ce, par la plan\u00e9tarisation \u00e9conomique, par la densification des r\u00e9seaux de communication et de transport, tend \u00e0 ne plus former qu&#8217;une seule communaut\u00e9 mondiale, m\u00eame si cette communaut\u00e9 est \u00f4 combien ! in\u00e9galitaire et conflictuelle. Seule de son genre dans le r\u00e8gne animal, l&#8217;humanit\u00e9 r\u00e9unit toute son esp\u00e8ce en une seule soci\u00e9t\u00e9. Mais du m\u00eame coup, et paradoxalement, l&#8217;unit\u00e9 du sens \u00e9clate, peut-\u00eatre parce qu&#8217;elle commence \u00e0 se r\u00e9aliser pratiquement, par le contact et l&#8217;interaction effective. No\u00e9 revient en foule. Flottilles dispers\u00e9es et dansantes d&#8217;arches abritant la pr\u00e9carit\u00e9 d&#8217;un sens probl\u00e9matique, reflets brouill\u00e9s d&#8217;un grand tout fuyant, \u00e9vanescent, connect\u00e9es \u00e0 l&#8217;univers, les communaut\u00e9s virtuelles construisent et dissolvent constamment leurs micro-totalit\u00e9s dynamiques, \u00e9mergentes, immerg\u00e9es, d\u00e9rivant parmi les courants tourbillonnaires du nouveau d\u00e9luge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les traditions se d\u00e9ployaient dans la diachronie de l&#8217;histoire. Les interpr\u00e8tes, op\u00e9rateurs du temps, passeurs des lign\u00e9es d&#8217;\u00e9volution, ponts entre l&#8217;avenir et le pass\u00e9, r\u00e9actualisaient la m\u00e9moire, transmettaient et inventaient du m\u00eame mouvement les id\u00e9es et les formes. Les grandes traditions intellectuelle ou religieuse ont patiemment construit des biblioth\u00e8ques hypertextes auxquelles chaque nouvelle g\u00e9n\u00e9ration ajoutait ses noeuds et ses liens. Intelligences collectives s\u00e9diment\u00e9es, l&#8217;\u00c9glise ou l&#8217;Universit\u00e9 cousaient les si\u00e8cles l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre. Le Talmud fait foisonner les commentaires de commentaires o\u00f9 les sages d&#8217;hier dialoguent avec ceux d&#8217;avant-hier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin de disloquer le motif de la &#8220;tradition&#8221;, la cyberculture l&#8217;incline d&#8217;un angle de 45 degr\u00e9s pour la disposer dans l&#8217;id\u00e9ale synchronie du cyberespace. La cyberculture incarne la forme horizontale, simultan\u00e9e, purement spatiale de la transmission. Elle ne relie dans le temps que par surcro\u00eet. Sa principale op\u00e9ration est de connecter dans l&#8217;espace, de construire et d&#8217;\u00e9tendre les rhizomes du sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici le cyberespace, le pullulement de ses communaut\u00e9s, le buissonnement entrelac\u00e9 de ses oeuvres, comme si toute la m\u00e9moire des hommes se d\u00e9ployait dans l&#8217;instant : un immense acte d&#8217;intelligence collective synchrone, convergent au pr\u00e9sent, \u00e9clair silencieux, divergent, explosant comme une chevelure de neurones.<\/p>\n<p>Extraits de <em>Cyberculture, rapport au Conseil de l&#8217;Europe<\/em> de Pierre L\u00e9vy. Paris, Odile Jacob, 1998.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La cyberculture ou la tradition simultan\u00e9e par Pierre L\u00e9vy [extraits] L&#8217;universel abrite l&#8217;ici et maintenant de l&#8217;esp\u00e8ce, son point de rencontre, un ici et maintenant paradoxal, sans lieu ni temps clairement assignable. 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