{"id":311,"date":"2015-01-01T13:00:28","date_gmt":"2015-01-01T12:00:28","guid":{"rendered":"https:\/\/archipress.org\/wp\/?page_id=311"},"modified":"2026-05-02T08:25:48","modified_gmt":"2026-05-02T07:25:48","slug":"lart-de-la-cyberculture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archipress.org\/?p=311","title":{"rendered":"L&#8217;art de la cyberculture"},"content":{"rendered":"<h3 align=\"center\"><span style=\"color: #000000;\">L&#8217;art de la cyberculture<\/span><\/h3>\n<div align=\"center\"><span style=\"color: #000000;\"><strong>par Pierre L\u00e9vy<\/strong><\/span><\/div>\n<h3><\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"  wp-image-1191 alignleft\" src=\"https:\/\/archipress.org\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/41TEYMXP5KL1.jpg\" alt=\"Cyberculture, rapport au Conseil de l'Europe de Pierre L\u00e9vy\" width=\"147\" height=\"227\" \/>[extraits]<\/p>\n<p><strong>L&#8217;ad\u00e9quation entre les formes esth\u00e9tiques de la cyberculture et ses dispositifs\u00a0technosociaux <\/strong><br \/>\nLe genre canonique de la cyberculture est le <em>monde virtuel<\/em>. N&#8217;entendons pas ce<br \/>\nterme au sens \u00e9troit de la simulation informatique d&#8217;un univers tridimentionnel<br \/>\nexplor\u00e9 par l&#8217;interm\u00e9diaire d&#8217;un casque st\u00e9r\u00e9oscopique et de gants de donn\u00e9es.<br \/>\nAppr\u00e9hendons plut\u00f4t le concept plus g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;une r\u00e9serve num\u00e9rique de virtualit\u00e9s<br \/>\nsensorielles et informationnelles qui ne s&#8217;actualisent que dans l&#8217;interaction avec des<br \/>\n\u00eatres humains. Selon les dispositifs, cette actualisation est plus ou moins inventive,<br \/>\nimpr\u00e9visible, et laisse une part variable aux initiatives de ceux qui s&#8217;y plongent. Les<br \/>\nmondes virtuels peuvent \u00e9ventuellement \u00eatre enrichis et parcourus collectivement. Ils<br \/>\ndeviennent dans ce cas un lieu de rencontre et un m\u00e9dium de communication entre<br \/>\nleurs participants.<\/p>\n<p><em>L&#8217;ing\u00e9nieur de mondes<\/em> appara\u00eet alors comme l&#8217;artiste majeur du XXIe si\u00e8cle. Il<br \/>\npourvoit aux virtualit\u00e9s, architecture les espaces de communication, am\u00e9nage les<br \/>\n\u00e9quipements collectifs de la cognition et de la m\u00e9moire, structure l&#8217;interaction<br \/>\nsensorimotrice avec l&#8217;univers des donn\u00e9es.<\/p>\n<p>Le World Wide Web, par exemple, est un monde virtuel favorisant l&#8217;intelligence<br \/>\ncollective. Ses inventeurs Tim Berners Lee et tout ceux qui ont programm\u00e9 les<br \/>\ninterfaces permettant d&#8217;y naviguer sont des ing\u00e9nieurs de mondes. Les<br \/>\ninventeurs de logiciels pour le travail ou l&#8217;apprentissage coop\u00e9ratif, les concepteurs<br \/>\nde jeux vid\u00e9os, les artistes qui explorent les fronti\u00e8res des dispositifs interactifs ou<br \/>\ndes syst\u00e8mes de t\u00e9l\u00e9virtualit\u00e9 sont \u00e9galement des ing\u00e9nieurs de mondes.<\/p>\n<p>On peut distinguer deux grands types de mondes virtuels :<\/p>\n<p>ceux qui sont limit\u00e9s et \u00e9ditorialis\u00e9s, comme les CD-ROM ou les<br \/>\ninstallations d&#8217;artistes &#8220;ferm\u00e9es&#8221; (<em>off line<\/em>),<br \/>\nceux qui sont accessibles par r\u00e9seau et ind\u00e9finiment ouverts \u00e0 l&#8217;interaction, \u00e0<br \/>\nla transformation et \u00e0 la connexion sur d&#8217;autres mondes virtuels (<em>on line<\/em>).<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a aucune raison <em>d&#8217;opposer on line <\/em>et <em>off line<\/em> comme on le fait<br \/>\nparfois. Compl\u00e9mentaires, ils s&#8217;alimentent et s&#8217;inspirent r\u00e9ciproquement.<\/p>\n<p>Les oeuvres <em>off line<\/em> peuvent offrir de mani\u00e8re commode une projection partielle et<br \/>\ntemporaire de l&#8217;intelligence et de l&#8217;imagination collective qui se d\u00e9ploie dans les<br \/>\nr\u00e9seaux. Elles peuvent aussi tirer avantage de contraintes techniques plus favorables.<br \/>\nEn particulier, elles ne connaissent pas les limitations dues \u00e0 l&#8217;insuffisance des d\u00e9bits<br \/>\nde transmission. Elles travaillent enfin \u00e0 constituer des isolats originaux ou cr\u00e9atifs<br \/>\nhors du flux continu de la communication.<\/p>\n<p>Sym\u00e9triquement, les mondes virtuels accessibles en ligne peuvent<br \/>\ns&#8217;alimenter de donn\u00e9es produites<em> off line<\/em> et les nourrir en retour. Ce sont<br \/>\nessentiellement des milieux de communication interactive. Le monde virtuel<br \/>\nfonctionne alors comme d\u00e9p\u00f4t de messages, contexte dynamique accessible \u00e0 tous et<br \/>\nm\u00e9moire communautaire collectivement aliment\u00e9e en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement de l&#8217;infrastructure technique du cyberespace ouvre la perspective<br \/>\nd&#8217;une interconnexion de tous les mondes virtuels. La r\u00e9union progressive des textes<br \/>\nnum\u00e9ris\u00e9s de la plan\u00e8te en un seul immense hypertexte n&#8217;est que le pr\u00e9lude d&#8217;une<br \/>\ninterconnexion plus g\u00e9n\u00e9rale, qui joindra l&#8217;ensemble des informations num\u00e9ris\u00e9es, et<br \/>\nnotamment les films et les environnements tridimensionnels interactifs. Ainsi, le<br \/>\nR\u00e9seau donnera acc\u00e8s \u00e0 un gigantesque m\u00e9tamonde virtuel h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne qui accueillera<br \/>\nle pullulement des mondes virtuels particuliers avec leurs liens dynamiques, les<br \/>\npassages qui les connecteront comme autant de puits, de couloirs ou de terriers du<br \/>\n<em>wonderland <\/em>num\u00e9rique. Ce m\u00e9tamonde virtuel ou cyberespace deviendra le principal<br \/>\nlieu de communication, de transactions \u00e9conomiques, d&#8217;apprentissage et de<br \/>\ndivertissement des soci\u00e9t\u00e9s humaines. C&#8217;est aussi l\u00e0 que l&#8217;on go\u00fbtera la beaut\u00e9<br \/>\nd\u00e9pos\u00e9e dans la m\u00e9moire des anciennes cultures, comme celle qui na\u00eetra des formes<br \/>\npropres \u00e0 la cyberculture. De m\u00eame que le cin\u00e9ma n&#8217;a pas remplac\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre mais<br \/>\nconstitua un genre nouveau avec sa tradition et ses codes originaux, les genres<br \/>\n\u00e9mergents de la cyberculture comme la musique techno ou les mondes virtuels ne<br \/>\nremplaceront pas les anciens. Ils s&#8217;ajouteront au patrimoine de la civilisation tout en<br \/>\nr\u00e9organisant l&#8217;\u00e9conomie de la communication et le syst\u00e8me des arts. Les traits que<br \/>\nnous allons maintenant souligner, comme le d\u00e9clin de la figure de l&#8217;auteur et deCriti<br \/>\nl&#8217;archive enregistr\u00e9e, ne concernent donc pas l&#8217;art ou la culture en g\u00e9n\u00e9ral mais<br \/>\nseulement les oeuvres qui se rattachent sp\u00e9cifiquement \u00e0 la cyberculture.<\/p>\n<p>M\u00eame , l&#8217;oeuvre interactive demande l&#8217;implication de ceux qui la go\u00fbtent.<br \/>\nL&#8217;interactant participe \u00e0 la structuration du message qu&#8217;il re\u00e7oit. Autant que celles<br \/>\ndes ing\u00e9nieurs de mondes, les mondes virtuels multiparticipants sont des cr\u00e9ations<br \/>\ncollectives de leurs explorateurs. Les t\u00e9moignages artistiques de la cyberculture sont<br \/>\ndes oeuvres-flux, des oeuvres-processus, voire des oeuvres-\u00e9v\u00e9nements qui se<br \/>\npr\u00eatent mal \u00e0 l&#8217;archivage et la conservation. Enfin, dans le cyberespace, chaque<br \/>\nmonde virtuel sera potentiellement reli\u00e9 \u00e0 tous les autres, les enveloppera et sera<br \/>\ncontenu par eux suivant une topologie paradoxale enchev\u00eatrant l&#8217;int\u00e9rieur et<br \/>\nl&#8217;ext\u00e9rieur. D\u00e9j\u00e0, beaucoup d&#8217;oeuvres de la cyberculture n&#8217;ont pas de limites nettes.<br \/>\nCe sont des &#8220;oeuvres ouvertes&#8221;, non seulement parce qu&#8217;elles admettent une<br \/>\nmultitude d&#8217;interpr\u00e9tations, mais surtout parce qu&#8217;elles sont physiquement<br \/>\naccueillantes \u00e0 l&#8217;immersion active d&#8217;un explorateur et mat\u00e9riellement enchev\u00eatr\u00e9es<br \/>\naux autres oeuvres du R\u00e9seau. Le degr\u00e9 de cette ouverture est \u00e9videmment variable<br \/>\nselon les cas ; or, plus l&#8217;oeuvre exploite les possibilit\u00e9s offertes par l&#8217;interaction,<br \/>\nl&#8217;interconnexion et les dispositifs de cr\u00e9ation collective, plus elle est typique de la<br \/>\ncyberculture&#8230; et moins il s&#8217;agit d&#8217;une &#8220;oeuvre&#8221; au sens classique du terme.<\/p>\n<p>L&#8217;oeuvre de la cyberculture atteint une certaine forme d&#8217;universalit\u00e9 par pr\u00e9sence<br \/>\nubiquitaire dans le R\u00e9seau, par connexion et copr\u00e9sence aux autres oeuvres, par<br \/>\nouverture mat\u00e9rielle, et non plus n\u00e9cessairement par signification partout valable ou<br \/>\nconserv\u00e9e. Or, cette forme d&#8217;universalit\u00e9 par contact va de pair avec une tendance \u00e0<br \/>\nla d\u00e9totalisation. En effet, le garant de la totalisation de l&#8217;oeuvre, c&#8217;est-\u00e0-dire de la<br \/>\ncl\u00f4ture de son sens, est l&#8217;auteur. M\u00eame si la signification de l&#8217;oeuvre est r\u00e9put\u00e9e<br \/>\nouverte ou multiple, un auteur doit encore \u00eatre pr\u00e9suppos\u00e9 si l&#8217;on veut <em>interpr\u00e9ter<\/em> des<br \/>\nintentions, d\u00e9coder un projet, une expression sociale, voire un inconscient. L&#8217;auteur<br \/>\nest la condition de possibilit\u00e9 de tout horizon de sens stable. Or il est devenu banal<br \/>\nde dire que la cyberculture remet fortement en question l&#8217;importance et la fonction du<br \/>\nsignataire. L&#8217;ing\u00e9nieur de monde ne signe pas une oeuvre finie mais un<br \/>\nenvironnement par essence inachev\u00e9 dont il revient aux explorateurs de construire<br \/>\nnon seulement le sens variable, multiple, inattendu, mais \u00e9galement l&#8217;ordre de lecture<br \/>\net les formes sensibles. De plus, la m\u00e9tamorphose continue des oeuvres adjacentes et<br \/>\ndu milieu virtuel qui supporte et p\u00e9n\u00e8tre l&#8217;oeuvre, contribue \u00e0 d\u00e9poss\u00e9der de ses<br \/>\npr\u00e9rogatives de garant du sens un \u00e9ventuel auteur.<\/p>\n<p>Fort heureusement, talents, capacit\u00e9s, efforts individuels de cr\u00e9ation sont toujours \u00e0<br \/>\nl&#8217;ordre du jour. Mais ils peuvent qualifier l&#8217;interpr\u00e8te, le &#8220;performeur&#8221;,<br \/>\nl&#8217;explorateur, l&#8217;ing\u00e9nieur de monde, chaque membre de l&#8217;\u00e9quipe de r\u00e9alisation aussi<br \/>\nbien et peut-\u00eatre mieux qu&#8217;un auteur de moins en moins cernable.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&#8217;auteur, la seconde condition de possibilit\u00e9 pour la totalisation ou la cl\u00f4ture<br \/>\ndu sens est la fermeture physique jointe \u00e0 la fixit\u00e9 temporelle de l&#8217;oeuvre.<br \/>\nL&#8217;enregistrement, l&#8217;archive, la pi\u00e8ce susceptible d&#8217;\u00eatre conserv\u00e9e dans un mus\u00e9e<br \/>\nsont des messages <em>achev\u00e9s<\/em>. Un tableau, par exemple, objet de conservation, est \u00e0 la<br \/>\nfois l&#8217;oeuvre elle-m\u00eame et l&#8217;archive de l&#8217;oeuvre. Mais l&#8217;oeuvre-\u00e9v\u00e9nement,<br \/>\nl&#8217;oeuvre-processus, l&#8217;oeuvre interactive, l&#8217;oeuvre m\u00e9tamorphique, connect\u00e9e,<br \/>\ntravers\u00e9e, ind\u00e9finiment coconstruite de la cyberculture peut difficilement<br \/>\ns&#8217;enregistrer en tant que telle, m\u00eame si l&#8217;on photographie un moment de son proc\u00e8s<br \/>\nou si l&#8217;on capte quelque trace partielle de son expression. Et surtout, faire oeuvre,<br \/>\nenregistrer, archiver : cela n&#8217;a plus, cela ne peut plus avoir le m\u00eame sens qu&#8217;avant le<br \/>\nd\u00e9luge informationnel. Lorsque les d\u00e9p\u00f4ts sont rares, ou du moins circonscriptibles,<br \/>\nfaire trace revient \u00e0 entrer dans la m\u00e9moire longue des hommes. Mais si la m\u00e9moire<br \/>\nest pratiquement infinie, en flux, d\u00e9bordante, aliment\u00e9e \u00e0 chaque seconde par des<br \/>\nmyriades de capteurs et des millions de gens, <em>entrer dans les archives de la culture<\/em> <em>ne<br \/>\nsuffit plus \u00e0 diff\u00e9rencier<\/em>. Alors, l&#8217;acte de cr\u00e9ation par excellence consiste \u00e0 faire \u00e9v\u00e9nement,<br \/>\nici et maintenant, pour une communaut\u00e9, voire \u00e0 constituer le collectif pour qui<br \/>\nl&#8217;\u00e9v\u00e9nement adviendra, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 r\u00e9organiser partiellement le m\u00e9tamonde virtuel,<br \/>\nl&#8217;instable paysage de sens qui abrite les humains et leurs oeuvres.<\/p>\n<p>Ainsi, la pragmatique de la communication dans le cyberespace estompe les deux<br \/>\ngrand facteurs de totalisation des oeuvres : totalisation <em>en intention<\/em> par l&#8217;auteur,<br \/>\ntotalisation <em>en extension<\/em> par l&#8217;enregistrement.<\/p>\n<p>Avec le rhiz\u00f4me et le plan d&#8217;immanence, Deleuze et Guattari ont philosophiquement<br \/>\nd\u00e9crit un sch\u00e9ma abstrait qui comprend :<\/p>\n<p>la prolif\u00e9ration, sans limites <em>a priori<\/em>, de connexions entre noeuds<br \/>\nh\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes et la multiplicit\u00e9 mobile des centres,<br \/>\nle grouillement des hi\u00e9rarchies enchev\u00eatr\u00e9es, les effets holographiques<br \/>\nd&#8217;enveloppements partiels et partout diff\u00e9rents d&#8217;ensembles dans leurs<br \/>\nparties, la dynamique auto-poi\u00e9tique et auto-organisatrice de populations mutantes<br \/>\nqui \u00e9tendent, cr\u00e9ent, transforment un espace qualitativement vari\u00e9, un<br \/>\npaysage ponctu\u00e9 de singularit\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce sch\u00e9ma s&#8217;actualise<em> socialement <\/em>par la vie des communaut\u00e9s virtuelles,<br \/>\n<em>cognitivement<\/em> par les processus d&#8217;intelligence collective, <em>s\u00e9miotiquement<\/em> sous la<br \/>\nforme du grand hypertexte ou du m\u00e9tamonde virtuel du Web.<\/p>\n<p>L&#8217;oeuvre de la cyberculture participe \u00e0 ces rhizomes, \u00e0 ce plan d&#8217;immanence du<br \/>\ncyberespace. Elle est donc d&#8217;embl\u00e9e creus\u00e9e de tunnels ou de failles qui l&#8217;ouvrent<br \/>\nsur un ext\u00e9rieur inassignable et connect\u00e9e par nature (ou en attente de connexion) \u00e0<br \/>\ndes gens, \u00e0 des flux de donn\u00e9es.<\/p>\n<p>Voici l&#8217;hypertexte global, le m\u00e9tamonde virtuel en m\u00e9tamorphose perp\u00e9tuelle, le flux<br \/>\nmusical ou iconique en crue. Chacun est appel\u00e9 \u00e0 devenir un op\u00e9rateur singulier,<br \/>\nqualitativement diff\u00e9rent, dans la transformation de l&#8217;hyperdocument universel et<br \/>\nintotalisable. Entre l&#8217;ing\u00e9nieur et le visiteur de monde virtuel, tout un continuum<br \/>\ns&#8217;\u00e9tend. Ceux qui se contentent d&#8217;arpenter ici concevront peut-\u00eatre des syst\u00e8mes ou<br \/>\nsculpteront des donn\u00e9es l\u00e0-bas. Cette r\u00e9ciprocit\u00e9 n&#8217;est en rien garantie par l&#8217;\u00e9volution<br \/>\ntechnique, ce n&#8217;est qu&#8217;une possibilit\u00e9 favorable ouverte par nouveaux dispositifs de<br \/>\ncommunication. Aux acteurs sociaux, aux activistes culturels de la saisir afin de ne<br \/>\npas reproduire dans le cyberespace la mortelle dissym\u00e9trie du syst\u00e8me des m\u00e9dias de<br \/>\nmasse.<\/p>\n<p><strong>L&#8217;universel sans totalit\u00e9 : texte, musique et image<br \/>\n<\/strong>Pour chaque grande modalit\u00e9 du signe, texte alphab\u00e9tique, musique ou image, la<br \/>\ncyberculture fait \u00e9merger une forme et une mani\u00e8re d&#8217;interagir nouvelles. Le<em> texte<\/em> se<br \/>\nplie, se replie, se divise et se recolle par bouts et fragments ; il mute en hypertexte et<br \/>\nles hypertextes se connectent pour former le plan hypertextuel ind\u00e9finiment ouvert et<br \/>\nmobile du Web.<\/p>\n<p>La <em>musique<\/em> peut certes se pr\u00eater \u00e0 une navigation discontinue par hyperliens (on<br \/>\npasse alors de bloc sonore en bloc sonore selon les choix de l&#8217;auditeur), mais elle y<br \/>\ngagne beaucoup moins que le texte. Sa mutation majeure dans le passage au<br \/>\nnum\u00e9rique se d\u00e9finirait plut\u00f4t par le processus r\u00e9cursif ouvert de l&#8217;\u00e9chantillonnage, du<br \/>\nmixage et de l&#8217;arrangement, c&#8217;est-\u00e0-dire par l&#8217;extension d&#8217;un oc\u00e9an musical virtuel<br \/>\naliment\u00e9 et transform\u00e9 continuellement par la communaut\u00e9 des musiciens.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 <em>l&#8217;image<\/em>, elle perd son ext\u00e9riorit\u00e9 de spectacle pour s&#8217;ouvrir \u00e0 l&#8217;immersion.<br \/>\nLa repr\u00e9sentation fait place \u00e0 la visualisation interactive d&#8217;un mod\u00e8le, la simulation<br \/>\nsucc\u00e8de \u00e0 la ressemblance. Le dessin, la photo ou le film se creusent, accueillent<br \/>\nl&#8217;explorateur actif d&#8217;un mod\u00e8le num\u00e9rique, voire une collectivit\u00e9 de travail ou de jeu<br \/>\nengag\u00e9e dans la construction coop\u00e9rative d&#8217;un univers de donn\u00e9es.<\/p>\n<p>Nous avons donc trois formes principales :<\/p>\n<p>&#8211; le dispositif hyperdocumentaire de lecture-\u00e9criture en r\u00e9seau pour le texte,<br \/>\n&#8211; le processus r\u00e9cursif de cr\u00e9ation et transformation d&#8217;une m\u00e9moire-flux par<br \/>\nune communaut\u00e9 de coop\u00e9rateurs diff\u00e9renci\u00e9s, dans le cas de la musique,<br \/>\n&#8211; l&#8217;interaction sensori-motrices avec un ensemble de donn\u00e9es qui d\u00e9finit l&#8217;\u00e9tat<br \/>\nvirtuel de l&#8217;image.<\/p>\n<p>Or aucune de ces trois formes n&#8217;est exclusive des autres. Mieux, chacune d&#8217;elle<br \/>\nactualise diff\u00e9remment la m\u00eame structure abstraite de l&#8217;universel sans totalit\u00e9, si bien<br \/>\nqu&#8217;en un certain sens chacune contient les deux autres.<\/p>\n<p>On navigue dans un monde virtuel comme dans un hypertexte et la pragmatique de la<br \/>\ntechno suppose, elle aussi, un principe de navigation virtuel et diff\u00e9r\u00e9 dans la<br \/>\nm\u00e9moire musicale. Par ailleurs, certaines performances musicales en temps r\u00e9el<br \/>\nmettent en oeuvre des dispositifs de type hyperm\u00e9dia.<\/p>\n<p>Dans notre analyse des nouvelles tendances de la musique num\u00e9rique, j&#8217;ai<br \/>\nmis en \u00e9vidence <em>la transformation coop\u00e9rative et continue d&#8217;une r\u00e9serve<br \/>\ninformationnelle qui tient lieu \u00e0 la fois de canal et de m\u00e9moire commune.<\/em> Or ce type de<br \/>\nsituation concerne aussi bien les hypertextes collectifs et les mondes virtuels pour la<br \/>\ncommunication que la musique techno. Ajoutons que les images et les textes font, de<br \/>\nplus en plus, l&#8217;objet de pratiques d&#8217;\u00e9chantillonnage et de r\u00e9arrangement. Dans la<br \/>\ncyberculture, toute image est potentiellement mati\u00e8re premi\u00e8re d&#8217;une autre image,<br \/>\ntout texte peut constituer le fragment d&#8217;un plus grand texte compos\u00e9 par un<br \/>\n&#8220;agent&#8221; logiciel intelligent \u00e0 l&#8217;occasion d&#8217;une recherche particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Enfin, l&#8217;interaction et l&#8217;immersion, typiques des r\u00e9alit\u00e9s virtuelles, illustrent un<br \/>\n<em>principe d&#8217;immanence du message \u00e0 son r\u00e9cepteur <\/em>qui s&#8217;applique \u00e0 toutes les<br \/>\nmodalit\u00e9s du num\u00e9rique : l&#8217;oeuvre n&#8217;est plus \u00e0 distance mais \u00e0 port\u00e9e de main. Nous<br \/>\ny participons, nous la transformons, nous en sommes partiellement les auteurs.<\/p>\n<p>L&#8217;immanence des messages \u00e0 leurs r\u00e9cepteurs, leur ouverture, la transformation<br \/>\ncontinue et coop\u00e9rative d&#8217;une m\u00e9moire-flux des groupes humains, tous ces traits<br \/>\nactualisent le d\u00e9clin de la totalisation. Quant au nouvel universel, il se r\u00e9alise dans la<br \/>\ndynamique d&#8217;interconnexion de l&#8217;hyperm\u00e9dia en ligne, dans le partage de l&#8217;oc\u00e9an<br \/>\nmn\u00e9monique ou informationnel, dans l&#8217;ubiquit\u00e9 du virtuel au sein des r\u00e9seaux qui le<br \/>\nportent. En somme, l&#8217;universalit\u00e9 vient de ce que nous baignons tous dans le m\u00eame<br \/>\nfleuve d&#8217;informations et la perte de la totalit\u00e9 de sa crue diluvienne. Non content de<br \/>\ncouler toujours, le fleuve d&#8217;H\u00e9raclite a maintenant d\u00e9bord\u00e9.<\/p>\n<p><strong>L&#8217;auteur en question <\/strong><br \/>\nComme nous venons de le voir, l&#8217;auteur et l&#8217;enregistrement garantissent la<br \/>\ntotalisation des oeuvres, ils assurent les conditions de possibilit\u00e9 d&#8217;une<br \/>\ncompr\u00e9hension englobante et d&#8217;une stabilit\u00e9 du sens. Si la cyberculture trouve son<br \/>\nessence dans l&#8217;universel sans totalit\u00e9, nous devons examiner, ne fusse qu&#8217;\u00e0 titre<br \/>\nd&#8217;hypoth\u00e8se, les guises d&#8217;un art et d&#8217;une culture pour qui ces deux figures<br \/>\npasseraient au second plan. En effet, nous ne pensons pas qu&#8217;apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9 par un<br \/>\n\u00e9tat de civilisation o\u00f9 l&#8217;archive m\u00e9morable et le g\u00e9nie cr\u00e9ateur furent si pr\u00e9gnants,<br \/>\nnous puissions imaginer (sauf catastrophe culturelle) une situation o\u00f9 l&#8217;auteur et<br \/>\nl&#8217;enregistrement aient enti\u00e8rement disparu. En revanche, nous devons envisager<br \/>\nsereinement un \u00e9tat futur de la civilisation o\u00f9 ces deux verrous de la totalisation<br \/>\nd\u00e9clinante ne tiendraient plus qu&#8217;une place modeste dans les pr\u00e9occupations de ceux<br \/>\nqui produisent, transmettent et go\u00fbtent les oeuvres de l&#8217;esprit.<\/p>\n<p>La notion d&#8217;auteur en g\u00e9n\u00e9ral, comme les diff\u00e9rentes conceptions de l&#8217;auteur en<br \/>\nparticulier, sont fortement li\u00e9es \u00e0 certaines configurations de communication, \u00e0 l&#8217;\u00e9tat<br \/>\ndes relations sociales sur les plans \u00e9conomique, juridique et institutionnel.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 le principal mode de transmission des contenus culturels<br \/>\nexplicites est la parole, la notion d&#8217;auteur appara\u00eet mineure, voire inexistante. Les<br \/>\nmythes, les rites, les formes plastiques ou musicales traditionnelles sont<br \/>\nimm\u00e9moriales et on ne leur associe g\u00e9n\u00e9ralement pas de signature, ou bien celle d&#8217;un<br \/>\nauteur mythique. Notons au passage que le concept m\u00eame de signature, comme celui<br \/>\nde &#8220;style&#8221; personnel, implique l&#8217;\u00e9criture. Les artistes, chanteurs, bardes,<br \/>\nconteurs, musiciens, danseurs, sculpteurs, etc., sont plut\u00f4t consid\u00e9r\u00e9s comme des<br \/>\n<em>interpr\u00e8tes<\/em> d&#8217;un th\u00e8me ou d&#8217;un motif venu de la nuit des temps et appartenant au<br \/>\npatrimoine de la communaut\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e. Parmi la diversit\u00e9 des \u00e9poques et des<br \/>\ncultures, la notion d&#8217;interpr\u00e8te (avec la capacit\u00e9 de distinguer et d&#8217;appr\u00e9cier les<br \/>\ngrands &#8220;interpr\u00e8tes&#8221;) se trouve beaucoup plus r\u00e9pandue que la notion d&#8217;auteur.<\/p>\n<p>Celle-ci prend \u00e9videmment quelque relief avec l&#8217;apparition et l&#8217;usage de l&#8217;\u00e9criture.<br \/>\nCependant, jusqu&#8217;au Moyen \u00c2ge inclus, on ne consid\u00e9rait pas n\u00e9cessairement<br \/>\ncomme auteur toute personne r\u00e9digeant un texte original. Le terme \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 une<br \/>\nsource d'&#8221;autorit\u00e9&#8221;, comme par exemple Aristote, tandis que le commentateur ou<br \/>\nle copiste glosant ne m\u00e9ritaient pas cette appellation. Avec l&#8217;imprimerie, donc avec<br \/>\nl&#8217;industrialisation de la reproduction des textes, il devint n\u00e9cessaire de d\u00e9finir<br \/>\npr\u00e9cis\u00e9ment le statut \u00e9conomique et juridique des r\u00e9dacteurs. C&#8217;est alors, tandis que<br \/>\nse pr\u00e9cise progressivement son &#8220;droit&#8221;, que prend forme la notion moderne<br \/>\nd&#8217;auteur. Parall\u00e8lement, la Renaissance voit se d\u00e9velopper la conception de l&#8217;artiste<br \/>\ncomme cr\u00e9ateur d\u00e9miurgique, inventeur ou concepteur, et non plus seulement<br \/>\ncomme artisan, ou passeur plus ou moins inventif d&#8217;une tradition.<\/p>\n<p>Y a-t-il de grandes oeuvres, de grandes cr\u00e9ations culturelles <em>sans auteur<\/em>? Sans<br \/>\naucune ambigu\u00eft\u00e9, la r\u00e9ponse est <em>oui.<\/em> La mythologie grecque, par exemple, est un<br \/>\ndes joyaux du patrimoine culturel de l&#8217;humanit\u00e9. Or, c&#8217;est incontestablement une<br \/>\n<em>cr\u00e9ation collective<\/em>, sans auteur, venue d&#8217;un fond imm\u00e9morial, polie et enrichie par<br \/>\ndes g\u00e9n\u00e9rations de retransmetteurs inventifs. Hom\u00e8re, Sophocle ou Ovide, en tant<br \/>\nqu&#8217;interp\u00e8tes c\u00e9l\u00e8bres de cette mythologie, lui ont \u00e9videmment donn\u00e9 un lustre<br \/>\nparticulier. Mais Ovide est l&#8217;auteur des <em>M\u00e9tamorphoses<\/em> pas de la mythologie ;<br \/>\nSophocle a \u00e9crit <em>Oedipe roi<\/em>, il n&#8217;a pas invent\u00e9 la saga des rois de Th\u00e8bes, etc.<\/p>\n<p>La Bible est un autre cas exemplaire d&#8217;une oeuvre majeure du fond spirituel et<br \/>\npo\u00e9tique de l&#8217;humanit\u00e9 qui n&#8217;a pourtant pas d&#8217;auteur assignable. Hypertexte avant la<br \/>\nlettre, sa constitution r\u00e9sulte d&#8217;une s\u00e9lection (d&#8217;un \u00e9chantillonnage!) et d&#8217;un<br \/>\namalgame tardif d&#8217;un grand nombre de textes de genres h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes r\u00e9dig\u00e9s \u00e0<br \/>\ndiverses \u00e9poques. L&#8217;origine de ces textes peut se trouver en d&#8217;anciennes traditions<br \/>\norales du peuple juif (la Gen\u00e8se, l&#8217;Exode), mais aussi bien dans l&#8217;influence des<br \/>\ncivilisations m\u00e9sopotamienne et \u00e9gyptienne (certaines parties de la Gen\u00e8se, les<br \/>\nLivres de sagesse), dans la br\u00fblante r\u00e9action morale \u00e0 une certaine actualit\u00e9 politique<br \/>\net religieuse (Livres proph\u00e9tiques), dans un \u00e9panchement po\u00e9tique ou lyrique<br \/>\n(Psaumes, Cantique des cantiques), dans une volont\u00e9 de codification l\u00e9gislative et<br \/>\nrituelle (L\u00e9vitique) ou de pr\u00e9servation d&#8217;une m\u00e9moire historique (Chroniques, etc.).<br \/>\nOn consid\u00e8re pourtant \u00e0 juste titre la Bible comme <em>une<\/em> oeuvre, porteuse d&#8217;un<br \/>\nmessage religieux complexe et de tout un univers culturel.<\/p>\n<p>Pour en rester \u00e0 la tradition juive, notons que telle interpr\u00e9tation d&#8217;un docteur de la<br \/>\nLoi ne prend v\u00e9ritablement autorit\u00e9 que lorsqu&#8217;elle devient anonyme, quand la<br \/>\nmention de son auteur est effac\u00e9e et qu&#8217;elle s&#8217;int\u00e8gre au patrimoine commun. Les<br \/>\ntalmudistes citent constamment les avis et les commentaires des sages qui les ont<br \/>\npr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, contribuant ainsi \u00e0 une mani\u00e8re d&#8217;immortalit\u00e9 du plus pr\u00e9cieux de leur<br \/>\npens\u00e9e. Mais, paradoxalement, le plus haut accomplissement du sage consiste \u00e0 ne<br \/>\nplus \u00eatre cit\u00e9 nomm\u00e9ment, et donc \u00e0 dispara\u00eetre comme auteur afin que son apport se<br \/>\nfonde et s&#8217;identifie \u00e0 l&#8217;imm\u00e9morial de la tradition collective.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature n&#8217;est pas le seul domaine o\u00f9 des oeuvres majeures sont anonymes. Les<br \/>\nth\u00e8mes des <em>ragas<\/em>, les peintures de Lascaux, les temples d&#8217;Angkor ou les cath\u00e9drales<br \/>\ngothiques ne sont pas plus sign\u00e9es que <em>La Chanson de Roland<\/em>.<\/p>\n<p>Ainsi, il y a de grandes oeuvres sans auteurs. En revanche, r\u00e9affirmons qu&#8217;il semble<br \/>\ndifficile de go\u00fbter de belles oeuvres sans l&#8217;intervention de grands interpr\u00e8tes,<br \/>\nc&#8217;est-\u00e0-dire sans personnes talentueuses qui se placent sur le fil d&#8217;une tradition, la<br \/>\nr\u00e9activent et lui donnent un \u00e9clat particulier. Or les interpr\u00e8tes peuvent \u00eatre connus,<br \/>\nmais il peuvent tout aussi bien n&#8217;avoir pas de visage. Qui fut l&#8217;architecte de<br \/>\nNotre-Dame de Paris? Qui sculpta les portails des cath\u00e9drales de Chartres ou de<br \/>\nReims?<\/p>\n<p>La figure de l&#8217;auteur \u00e9merge d&#8217;une \u00e9cologie des m\u00e9dias et d&#8217;une configuration<br \/>\n\u00e9conomique, juridique et sociale bien particuli\u00e8re. Il n&#8217;est donc pas \u00e9tonnant qu&#8217;elle<br \/>\npuisse passer au second plan lorsque le syst\u00e8me des communications et des rapports<br \/>\nsociaux se transforme, d\u00e9stabilisant le terreau culturel qui avait vu grandir son<br \/>\nimportance. Mais cela n&#8217;est peut-\u00eatre pas si grave puisque la pr\u00e9\u00e9minence de l&#8217;auteur<br \/>\nne conditionne pas l&#8217;\u00e9panouissement de la culture ni la cr\u00e9ativit\u00e9 artistique.<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9clin de l&#8217;enregistrement <\/strong><br \/>\nNous disions plus haut que faire oeuvre, faire trace, enregistrer, n&#8217;a plus le m\u00eame<br \/>\nsens, la m\u00eame valeur, qu&#8217;avant le d\u00e9luge informationnel. La d\u00e9valuation des<br \/>\ninformations suit naturellement de leur inflation. D\u00e8s lors, le propos du travail<br \/>\nartistique se d\u00e9place sur l&#8217;\u00e9v\u00e9nement, c&#8217;est-\u00e0-dire vers la r\u00e9organisation du paysage<br \/>\nde sens qui, fractalement, \u00e0 toutes les \u00e9chelles, habite l&#8217;espace de communication,<br \/>\nles subjectivit\u00e9s de groupe et la m\u00e9moire sensible des individus. <em>Il se passe quelque<br \/>\nchose<\/em> dans le r\u00e9seau des signes comme dans le tissu des gens.<\/p>\n<p>\u00c9vitons les malentendus. Il ne s&#8217;agit certes pas de pr\u00e9voir banalement un d\u00e9placement du<br \/>\n&#8220;r\u00e9el&#8221; lourdement mat\u00e9riel conserv\u00e9 par les mus\u00e9es vers un &#8220;virtuel&#8221; labile du<br \/>\ncyberespace. A-t-on vu que l&#8217;irr\u00e9sistible mont\u00e9e du <em>Mus\u00e9e imaginaire<\/em> chant\u00e9 par<br \/>\nMalraux, c&#8217;est-\u00e0-dire la multiplication des catalogues, les livres et les films d&#8217;art<br \/>\naient fait diminuer la fr\u00e9quentation des mus\u00e9es? Au contraire. Plus se sont r\u00e9pandus<br \/>\nles \u00e9l\u00e9ments recombinables du mus\u00e9e imaginaire et plus on a fond\u00e9 de b\u00e2timents<br \/>\nouverts au public dont la vocation \u00e9tait d&#8217;abriter et d&#8217;exposer la pr\u00e9sence physique<br \/>\ndes oeuvres. Il reste que si l&#8217;on \u00e9tudiait le destin de tel ou tel tableau c\u00e9l\u00e8bre, on<br \/>\ntrouverait qu&#8217;il a \u00e9t\u00e9 go\u00fbt\u00e9 plus souvent en reproduction que par visite de l&#8217;original.<br \/>\nDe m\u00eame, les mus\u00e9es virtuels ne feront probablement jamais concurrence aux r\u00e9els,<br \/>\nils en seraient plut\u00f4t l&#8217;extension publicitaire. Ils repr\u00e9senteront cependant la<br \/>\nprincipale interface du public avec les oeuvres. Un peu comme le disque a mis plus<br \/>\nde gens en contact avec Beethoven ou les Beatles que le concert. L&#8217;id\u00e9e fausse de <em>substitution <\/em>du pr\u00e9tendu &#8220;r\u00e9el&#8221; par un &#8220;virtuel&#8221; ignor\u00e9 et d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9 a donn\u00e9 lieu \u00e0 une multitude de malentendus. J&#8217;y reviendrai dans le chapitre XV sur la critique de la substitution.<\/p>\n<p>Ce qui pr\u00e9c\u00e8de vaut \u00e9videmment pour les arts plastiques &#8220;classiques&#8221;. Quant aux propositions<br \/>\nsp\u00e9cifiques de la cyberculture, elles trouvent dans le virtuel leur lieu naturel tandis<br \/>\nque les mus\u00e9es ne peuvent en accueillir qu&#8217;une imparfaite projection. On<br \/>\nn'&#8221;expose&#8221; pas un CD-ROM ni un monde virtuel : on doit y naviguer,<br \/>\ns&#8217;immerger, interagir, participer \u00e0 des processus qui demandent du temps.<br \/>\nRenversement inattendu : pour les arts du virtuel, les &#8220;originaux&#8221; sont des<br \/>\nfaisceaux d&#8217;\u00e9v\u00e9nements dans le cyberespace tandis que les &#8220;reproductions&#8221; se<br \/>\ngo\u00fbtent \u00e0 grand-peine dans le mus\u00e9e.<\/p>\n<p>Les genres de la cyberculture sont de l&#8217;ordre de la <em>performance<\/em>, comme la danse et le<br \/>\nth\u00e9\u00e2tre, comme les improvisations collectives du jazz, de la <em>comm\u00e9dia dell&#8217;arte<\/em> ou<br \/>\ndes concours de po\u00e9sie de la tradition japonaise. Dans la lign\u00e9e des<br \/>\n<em>installations<\/em>, ils demandent l&#8217;implication active du r\u00e9cepteur, son d\u00e9placement dans<br \/>\nun espace symbolique ou r\u00e9el, la participation de sa m\u00e9moire \u00e0 la constitution du<br \/>\nmessage. Leur centre de gravit\u00e9 est un processus subjectif, ce qui les d\u00e9livre de toute<br \/>\ncl\u00f4ture spatio-temporelle.<\/p>\n<p>Organisant la <em>participation \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements<\/em> plut\u00f4t que des spectacles, les arts de la<br \/>\ncyberculture retrouvent la grande tradition du Jeu et du Rituel. Le plus contemporain<br \/>\nboucle ainsi sur le plus archa\u00efque, sur l&#8217;origine m\u00eame de l&#8217;art dans ses fondements<br \/>\nanthropologiques. Le propre des ruptures majeures ou des vrais &#8220;progr\u00e8s&#8221; n&#8217;est-il<br \/>\nd&#8217;ailleurs pas tout en op\u00e9rant la critique en acte de la tradition avec laquelle ils<br \/>\nrompent de revenir paradoxalement au commencement? Aussi bien dans le jeu que<br \/>\ndans le rituel, ni l&#8217;auteur, ni l&#8217;enregistrement ne sont importants, mais plut\u00f4t l&#8217;acte<br \/>\ncollectif ici et maintenant.<\/p>\n<p>Ing\u00e9nieur de mondes avant la lettre, L\u00e9onard de Vinci organisait des f\u00eates princi\u00e8res dont il ne reste rien. Qui ne voudrait y avoir particip\u00e9?<br \/>\nD&#8217;autres f\u00eates se pr\u00e9parent pour demain.<\/p>\n<p>Extraits de <em>Cyberculture, rapport au Conseil de l&#8217;Europe<\/em> de Pierre L\u00e9vy. Paris, Odile Jacob, 1998.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;art de la cyberculture par Pierre L\u00e9vy [extraits] L&#8217;ad\u00e9quation entre les formes esth\u00e9tiques de la cyberculture et ses dispositifs\u00a0technosociaux Le genre canonique de la cyberculture est le monde virtuel. N&#8217;entendons pas ce terme au sens \u00e9troit de la simulation informatique d&#8217;un univers tridimentionnel explor\u00e9 par l&#8217;interm\u00e9diaire d&#8217;un casque st\u00e9r\u00e9oscopique et\u2026 <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/archipress.org\/?p=311\">Lire plus \/ Read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1191,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-311","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/311","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=311"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/311\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2725,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/311\/revisions\/2725"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=311"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=311"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archipress.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=311"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}