Le nouveau rapport au savoir
[extraits]
L’articulation d’une multitude de points de vue
Dans un de mes cours à l’Université de Paris VIII, intitulé “Technologies numériques et mutations culturelles”, je demande à chaque étudiant de faire à la classe un exposé de dix minutes. La veille de l’exposé, ils doivent me rendre une synthèse de deux pages, avec une bibliographie, qui pourra éventuellement être photocopiée par les autres étudiants désireux d’approfondir le sujet.
L’année dernière, l’un d’eux me tend ses deux pages de résumé en me disant d’un air un peu mystérieux : “Tenez! Il s’agit d’un exposé virtuel!” J’ai beau feuilleter son travail sur les instruments de musique numériques, je ne vois pas ce qui le distingue des synthèses habituelles : un titre en gras, des sous-titres, des mots soulignés dans un texte plutôt bien articulé, une bibliographie. S’amusant de mon scepticisme, il m’entraîne vers la salle des ordinateurs et, suivis par quelques autres étudiants, nous nous installons autour d’un écran. Je découvre alors que les deux pages de résumé que j’avais parcouru sur du papier étaient la projection imprimée de pages Web.
Au lieu d’un texte localisé, figé sur un support de cellulose, à la place d’un petit territoire avec un auteur propriétaire, un début, une fin, des marges formant frontières, j’étais confronté à un document dynamique, ouvert, ubiquitaire, me renvoyant à un corpus pratiquement infini. Le même texte avait changé de nature. On parle de “page” dans les deux cas, mais la première page est un pagus, un champ borné, approprié, semé de signes enracinés, l’autre est une unité de flux, soumise aux contraintes du débit dans les réseaux. Même si elle se réfère à des articles ou à
des livres, la première page est physiquement close. La seconde, en revanche, nous connecte techniquement et immédiatement à des pages d’autres documents, dispersées partout sur la planète, qui renvoient elles-mêmes indéfiniment à d’autres pages, à d’autres gouttes du même océan mondial de signes fluctuants.
À partir de l’invention d’une petite équipe du CERN, le World Wide Web s’est propagé parmi les utilisateurs de l’Internet comme une traînée de poudre pour devenir en quelques années un des principaux axes de développement du cyberespace. Cela n’exprime peut-être qu’une tendance provisoire. Je fais cependant l’hypothèse que l’irrépressible croissance du Web nous indique quelques traits essentiels d’une culture qui veut naître. Gardant cela en tête, poursuivons notre analyse.
La page Web est un élément, une partie du corpus insaisissable de l’ensemble des documents du World Wide Web. Mais par les liens qu’elle lance vers le reste du réseau, par les carrefours ou les bifurcations qu’elle propose, elle constitue aussi une sélection organisatrice, un agent structurant, un filtrage de ce corpus. Chaque élément de cette pelote incirconscriptible est à la fois un paquet d’information et un instrument de navigation, une partie du stock et un point de vue original sur le dit stock. Sur une face, la page web forme la gouttelette d’un tout fuyant, sur l’autre
face, elle propose un filtre singulier de l’océan d’information.
Sur le Web, tout est sur le même plan. Et cependant tout est différencié. Il n’y a pas de hiérarchie absolue, mais chaque site est un agent de sélection, d’aiguillage ou de hiérarchisation partielle. Loin d’être une masse amorphe, le Web articule une multitude ouverte de points de vue, mais cette articulation s’opère transversalement, en rhizome, sans point de vue de Dieu, sans unification surplombante. Que cet état de fait engendre de la confusion, chacun en convient. De nouveaux instruments d’indexation et de recherche doivent être inventés, comme en témoigne la richesse des travaux actuels sur la cartographie dynamique des espaces de données, les “agents” intelligents ou le filtrage coopératif des informations. Il est néanmoins fort probable que, quels que soient les progrès à venir des techniques de navigation, le cyberespace gardera toujours son caractère foisonnant, ouvert, radicalement hétérogène et non totalisable.
Le deuxième déluge et l’innaccessibilité du tout
Sans clôture sémantique ou structurelle, le Web n’est pas non plus figé dans le temps. Il enfle, bouge et se transforme en permanence. Le World Wide Web est en flux, en flot. Ses sources innombrables, ses turbulences, son irrésistible montée offrent une saisissante image de la crue d’information contemporaine. Chaque réserve de mémoire, chaque groupe, chaque individu, chaque objet peut devenir émetteur et faire gonfler le flot. À ce sujet, Roy Ascott parle, d’une manière imagée, du deuxième déluge. Le Déluge d’informations. Pour le meilleur ou pour le pire, ce Déluge-là ne sera suivi d’aucune décrue. Nous devons nous habituer à cette profusion et à ce désordre. Sauf catastrophe culturelle, aucune grande remise en ordre, aucune autorité centrale ne nous ramènera à la terre ferme ni aux paysages stables et bien balisés d’avant l’inondation.
Le point de basculement historique du rapport au savoir se situe sans doute à la fin du XVIIIe siècle, en ce moment d’équilibre fragile où l’ancien monde jetait ses plus beaux feux tandis que les fumées de la révolution industrielle commençaient à changer la couleur du ciel. Quand Diderot et d’Alembert publiaient leur grande Encyclopédie. Jusqu’à ce temps, un petit groupe d’hommes pouvait espérer maîtriser l’ensemble des savoirs (ou tout au moins les principaux) et proposer aux autres l’idéal de cette maîtrise. La connaissance était encore totalisable, sommable. À partir du XIXe siècle, avec l’élargissement du monde, la découverte progressive de sa diversité, la croissance toujours plus rapide des connaissances scientifiques et techniques, le projet de maîtrise du savoir par un individu ou un petit groupe devint de plus en plus illusoire. Aujourd’hui, il est devenu évident, tangible pour tous, que la connaissance est définitivement passée du côté de l’intotalisable, de l’immaîtrisable.
L’émergence du cyberespace ne signifie nullement que “tout” est enfin accessible, mais bien plutôt que le Tout est définitivement hors d’atteinte. Que sauver du déluge? Penser que nous pourrions construire une arche contenant le “principal” serait justement céder à l’illusion de la totalité. Nous avons tous besoin, institutions, communautés, groupes humains, individus, de construire du sens, de nous aménager des zones de familiarité, d’apprivoiser le chaos ambiant. Mais, d’une part, chacun doit reconstruire des totalités partielles à sa manière, suivant ses propres critères de pertinence. D’autre part, ces zones de signification appropriées devront forcément être mobiles, changeantes, en devenir. Si bien qu’à l’image de la grande Arche nous devons substituer celle d’une flottille de petites arches, barques ou sampans, une myriade de petites totalités, différentes, ouvertes et provisoires, sécrétées par filtrage actif, perpétuellement remises sur le métier par les collectifs intelligents qui se croisent, se hèlent, se heurtent ou se mêlent sur les grandes eaux du Déluge informationnel.
Les métaphores centrales du rapport au savoir sont donc aujourd’hui la navigation et le surf, qui impliquent une capacité d’affronter les vagues, les remous, les courants et les vents contraires sur une étendue plane, sans frontières et toujours changeante. En revanche, les vieilles métaphores de la pyramide (gravir la pyramide du savoir) de l’échelle ou du cursus (déjà tout tracé) fleurent bon les hiérarchies immobiles de jadis.
Qui sait? La réincarnation du savoir
Les pages Web expriment les idées, les désirs, les savoirs, les offres de transaction de personnes et de groupes humains. Derrière le grand hypertexte grouille la multitude et ses rapports. Dans le cyberespace, le savoir ne peut plus être conçu comme quelque chose d’abstrait ou de transcendant. Il devient de plus en plus visible et même tangible en temps réel qu’il exprime une population. Les pages Web sont non seulement signées, comme les pages de papier, mais elles débouchent souvent sur une communication directe, interactive, par courrier numérique, forum électronique, ou autres formes de communication par mondes virtuels comme les MUDs ou les MOOs. Ainsi, contrairement à ce que laisse croire la vulgate médiatique sur la prétendue “froideur” du cyberespace, les réseaux numériques interactifs sont des facteurs puissants de personnalisation ou d’incarnation de la connaissance.
De même que la communication par téléphone n’a pas empêché les gens de se rencontrer physiquement, puisqu’on se téléphone pour prendre rendez-vous, la communication par messages électroniques prépare bien souvent des voyages physiques, des colloques ou des réunions d’affaires. Même lorsqu’elle n’accompagne pas de rencontre matérielle, l’interaction dans le cyberespace reste une forme de communication. Mais, entend-on parfois argumenter, “certaines personnes restent des heures devant leur écran”, s’isolant ainsi des autres. Les excès ne doivent certes pas être encouragés. Mais dit-on de quelqu’un qui lit qu’il “reste des heures devant du papier”. Non. Parce que la personne qui lit n’est pas en rapport avec une feuille de cellulose, elle est en contact avec un discours, des voix, un univers de signification qu’elle contribue à construire, à habiter par sa lecture. Que le texte s’affiche sur un écran ne change rien au fond de cette affaire. Il s’agit toujours de lecture, même si, comme nous l’avons vu, avec les hyperdocuments et l’interconnexion générale, les modalités de la lecture tendent à se transformer.
Extraits de Cyberculture, rapport au Conseil de l’Europe de Pierre Lévy. Paris, Odile Jacob, 1998.
